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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 15:07

Le 10 février 1914, Aristide Briand dîna à Paris chez Monseigneur de Lacroix, ancien évêque de Tarentaise (en Savoie), et qui était alors directeur d'Etudes à l'école des Hautes Etudes. La conversation qui eut lieu fut rapportée par Monseigneur de Lacroix dans La Revue de Paris le 1er octobre 1930 et se retrouve dans la biographie de Briand par Georges Suarez (livre 2 publié en 1938 chapitre XI). Sur un sujet particulier voici ce que raconta Briand à ses hôtes (il y avait également un autre prélat nommé Lemire) :

« Les Roumains, que l'on croyait inféodés à l'Allemagne, avaient fait, il y a quelques mois, une manifestation de sympathie devant la légation de France à Bucarest. Les sentiments francophiles du peuple roumain n'étaient pas douteux. A la suite de cette manifestation, un financier roumain vint à Paris pour négocier avec nos établissements de crédit un emprunt de deux cents millions. L'opposition du Comptoir d'escompte fit échouer les négociations.

Mécontent, le délégué roumain se rendit à Berlin et il s'adressa à la banque d'Allemagne. Celle-ci consentit à l'emprunt demandé. Mais comme les fonds lui manquaient, elle les fit venir de Paris. Et ce fut le Comptoir d'escompte qui les procura !

En somme, dans cette affaire, la banque d'Allemagne avait fait office de courtier et avait empoché le courtage. Mais, ce qui était plus grave, c'est que l'Allemagne elle-même bénéficiait, politiquement parlant, d'une opération financière faite avec de l'argent français. »

Le contexte :

Le 17 janvier 1913, Aristide Briand avait fait élire Raymond Poincaré président de la République contre un candidat mis en avant par Clemenceau (voir la note N°150http://jean.delisle.over-blog.com/2014/01/cicéron-c-est-poincaré-n-150.html).

Dès le 21 janvier 1913, Briand devenait le premier président du Conseil du septennat de Poincaré. Mais Clemenceau qui n'avait pas digéré sa défaite s'employa à faire chuter le gouvernement Briand. Celui-ci fut mis en minorité à la Chambre (des députés) le 18 mars 1913, c'est-à-dire qu'il avait fallu moins de 2 mois à Clemenceau pour avoir la peau de Briand. Aristide se retira (provisoirement) de la vie politique avec sa compagne Berthe Cerny. Ce retrait de Briand à un moment crucial de l'histoire de France fut dramatique. A quoi tient souvent l'Histoire ?

Cet épisode est à replacer de façon plus large dans les mœurs politique de la troisième République qui fut celle des partis et par conséquent des guerres partisanes auxquelles s'ajoutèrent les ambitions personnelles ce qui entraînait une instabilité politique permanente. Ainsi, par exemple, durant le septennat d'Armand Fallières (1906/1913) il y eut 8 présidents du Conseil et par conséquent 8 gouvernements successifs et durant le septennat de Poincaré (1913/1920) il y eut 10 présidents du Conseil.

Aristide Briand fut pacifiste toute sa vie, mais réaliste, et devant l'énorme effort de guerre allemand il initia la « loi de 3 ans » (de service militaire) et le renforcement des crédits de la défense nationale, contre l'avis à l'époque d'une majorité de l'opinion publique et contre une grande partie de la gauche menée par le parti socialiste et Jean Jaurès. La position des pacifistes de l'époque partait d'un bon sentiment mais était totalement irréaliste dans le contexte. Sur ce sujet on peut lire « Les cloches de Bâle » de Louis Aragon qui rend compte du congrès international socialiste contre la guerre qui se tint fin novembre 1912, ou voir sur mon blog la fiche N° 8http://jean.delisle.over-blog.com/article-clara-zetkin-58616039.html.

Sur les forces militaires en présence la veille de la guerre de 14, voici ce qu'écrit Georges Suarez dans sa biographie de Briand, livre 2 publié en 1938, chapitre 10 :

« Au lendemain de la ratification par les Chambres françaises des accords du 4 novembre 1911, Caillaux s'était flatté d'avoir donné une paix durable au pays en échange de quelques sacrifices minimes. L'Allemagne n'attendit pas longtemps pour lui infliger un démenti ; au mois de mai 1912, elle augmentait ses effectifs (militaires) de 37.000 hommes. En octobre 1912, elle devançait l'exécution sur les délais prévus de la loi militaire de 1911 et en janvier 1913, elle ordonnait l'application de la loi de 1912 qui n'aurait dû entrer entièrement en vigueur qu'en 1917. Un projet de crédit extraordinaire de un milliard de marks, destiné à augmenter les effectifs et le matériel de l'armée allemande, était prévu pour assurer à celle-ci la supériorité sur l'armée française. D'autre part, la conquête militaire du Maroc à laquelle nous avait contraints la politique de Caillaux et la reconnaissance du protectorat français, continuaient d'enlever de gros effectifs à l'armée métropolitaine. En résumé l'armée allemande aurait bientôt à opposer 900.000 hommes aux 400.000 de l'armée française. Au cours de la séance du 17 février 1913, Henry Chéron donna à la Chambre (des députés) les chiffres comparatifs suivants sur les budgets de guerre français et allemand.

En 1902, le budget de la guerre allemand dépasse le nôtre de 121 millions (de francs) ; en 1906 de 306 millions ; en 1913 de 327 millions, et pour 1914, la différence sera d'après les prévisions de 515 millions. En 1913, le budget de la marine allemand dépasse le nôtre de 57 millions... Dans une autre partie de son exposé, Henry Chéron ajoutait que pour le perfectionnement de ses armements l'Allemagne avait dépensé pendant le même laps de temps un milliard vingt-deux millions de plus que nous.

Briand s'était ému de ces préparatifs et, après en avoir délibéré avec Poincaré et Etienne, le ministre de la Guerre, avait provoqué au ministère de l'Intérieur des conférences auxquelles participaient le généralissime et les représentants des commissions parlementaires de l'armée. Les premiers bruits qui filtrèrent sur ces réunions provoquèrent chez les socialistes une tempête de protestations. Le 27 février (1913), un communiqué publié à l'issue d'un conseil de cabinet laissait entendre qu'aucune décision n'avait encore été prise sur la réorganisation du service militaire.

La vérité est que Briand se rendait parfaitement compte des obstacles auxquels il allait se heurter pour faire admettre par la Chambre une mesure aussi impopulaire (il s'agit de la loi portant à 3 années la durée du service militaire). Avant d'en venir aux grands moyens, il examinait avec le Conseil supérieur de la guerre si par des solutions intermédiaires il n'était pas possible d'obtenir un renforcement de notre force armée. Lui-même dira plus tard que tout ce qui fut envisagé au cours de ces scrupuleux examens de la situation ne pouvait être que précaire ou insuffisant.

Quelques jours avant le projet de loi sur les trois ans, une réunion du Conseil supérieur de la guerre se tint à l'Elysée. Castelnau, qui était le général le plus marquant de cette cohorte de chefs, adressa à Briand cette remarque : Vous donnez des hommes. C'est bien. Et maintenant donnez-nous du matériel.

Que voulez-vous dire ?

Nous n'avons pas d'artillerie lourde.

L'état-major ne m'a jamais parlé de cela , fit Briand.

Galiéni, qui assistait à la réunion, appuya Castelnau. Nous n'avons pas ce qu'il faut à une armée moderne pour faire campagne.

Castelnau, chargé par Briand d'établir un projet de crédits pour la fabrication d'armements et d'équipements, proposa une dépense de 70 millions pour la réforme de l'outillage et une autre de 500 millions pour l'augmentation de l'artillerie lourde, des munitions et l'amélioration de l'aéronautique ….

Le 3 mars (1913), Etienne lisait au Conseil des ministres une proposition de rétablissement de la loi de trois ans. Le lendemain 4 mars, le Conseil supérieur de la guerre, réuni à l'Elysée, approuvait le projet qui fut déposé, le surlendemain sur le bureau de la Chambre. Etienne lut l'exposé des motifs au milieu des vociférations des socialistes. Jaurès dirigeait l'obstruction avec une énergie vocale que sa haine contre Briand fortifiait encore. Colly pimentait le chahut de quelques insultes sans lesquelles il était privé d'inspiration.

C'est une folie, criait Lauche.

Une guerre est impossible, lançait un autre, les ouvriers allemands ne le permettront jamais !

Ce que vous faites est criminel, hurlait Jaurès. Vous aurez la révolution dans toutes les casernes de France.

Cet appel, conscient ou inconscient, à l'indiscipline, devait être entendu quelques semaines plus tard par de nombreux soldats. La date de la discussion fut fixée à la rentrée des vacances de Pâques et aussitôt, une campagne de violences inouïes et d'excitations à la rébellion commença dans les feuilles socialistes.... »

Jusqu'à la fin de l'année, il va probablement y avoir de nombreuses manifestations en rappel des événements de 1914 et il m'a paru intéressant de reprendre les faits ci-dessus ; chacun étant libre d'en juger ce qui lui convient. Il me semble qu'au début de la guerre de 14, l'armée allemande était beaucoup plus forte que l'armée française et même que les armées française et anglaise réunies malgré l'importance de nos empires coloniaux. Mais le kaiser Guillaume II eut les yeux plus gros que la panse, l'armée allemande dut combattre l'armée russe sur son front oriental et les armées française, anglaise et leurs alliés sur son front occidental et l'Allemagne fut vaincue. L'Allemagne n'avait pas été envahie et la France vainqueur eut à subir beaucoup plus de dégâts que l'Allemagne vaincue.

Chacun sait aujourd'hui que les conditions imposées à l'Allemagne par les traités d'après-guerre firent le lit du troisième Reich et de ses conséquences. En 1919, Henri Barbusse écrivait (correspondances d'Henri Barbusse) : « Dans vingt ans il y aura une nouvelle guerre qui finira de ruiner le vieux monde en hommes et en argent ». Visionnaire !

Au début du vingtième siècle , l'Europe dominait le monde et un siècle plus tard, la roue a tourné. Il me semble que c'est l'Europe toute entière qui a perdu les 2 guerres mondiales.

J.D. 22 janvier 2014

P.S. La récapitulation thématique des notes de ce blog se trouve sur la fiche N° 76http://jean.delisle.over-blog.com/article-blog-liste-des-articles-111165313.html

cartes postales de guerre, 1-la mobilisation en 1914, 2-humour anti-prussien, 3-la cathédrale de Reims bombardée

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