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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 18:48

Le 5 février 1916 Sharp, ambassadeur des Etats-Unis en France, avait invité Aristide Briand à dîner en compagnie du colonel américain House. Ce colonel était un ami personnel du Président Wilson et il avait été envoyé faire le tour des capitales européennes en guerre à une époque où Wilson pensait encore que sa médiation permettrait d'arrêter la guerre.

1-Le contexte :

Woodrow Wilson (Thomas Woodrow Wilson 1856/1924) fut président des Etats-Unis du 4 mars 1913 au 4 mars 1921. Il avait été élu en 1912 au titre du parti démocrate, quoique n'ayant pas obtenu 50 % des suffrages exprimés, mais les voix républicaines s'étaient partagées entre 2 candidats.

Le 4 août 1914, les Etats-Unis avaient proclamé leur neutralité dans la guerre qui venait d'éclater en Europe.

L'empire allemand avait commencé une guerre « sous-marine » pour isoler l'Angleterre tandis que l'Angleterre pratiquait le blocus de l'Allemagne. Le 7 mai 1915, un sous-marin allemand torpillait un transatlantique britannique le Lusitania, au large de l'Irlande. Ce qui fit environ 1200 victimes dont plus de 100 passagers de nationalité américaine. Les Etats-Unis protestèrent auprès de Berlin. Le gouvernement allemand présenta des excuses. En fait, en 1972 (près de 60 ans plus tard) l'amirauté britannique reconnaissait que le Lusitania en plus des passagers transportait des armes et des munitions.

Le 7 novembre 1916, Woodrow Wilson était réélu président des Etat-Unis. Il avait fait sa campagne sur le thème « nous ne sommes pas en guerre grâce à moi ».

La guerre sous-marine allemande se poursuivit, d'autres navires transportant des passagers furent coulés comme le Sussex le 24 mars 1916.

En même temps, si les Etats-unis n'étaient pas entrés en guerre, ils avaient commencé à livrer armement et munitions aux pays de l'Entente. Des américains d'origine germanique sabotèrent des stocks d'armes ou de munitions destinés à l'Europe en guerre contre l'Allemagne. Cela acheva d'exaspérer l'opinion publique américaine. Le président Wilson lui-même désespérant de parvenir à stopper la guerre par la médiation pencha pour l'entrée en guerre des Etat-Unis.

Le 3 février 1917, il annonça la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne. Le 6 avril le Congrès votait la guerre, le 18 mai était institué le service militaire obligatoire aux USA.

Le 13 juin 1917, le général Pershing et son Etat-Major débarquaient à Boulogne-sur-Mer et c'est le 26 juin à Saint Nazaire qu'arrivait la première division d'infanterie américaine.

Près de 2 millions d'Américains arrivèrent de juin 1917 à l'armistice, renversant le rapport des forces avec l'Allemagne. Dans le même temps les alliés de l'Allemagne à l'est (Bulgarie, Autriche, Empire ottoman) cédaient du terrain partout. L'Allemagne dut capituler et ce fut la fin de la guerre.

En janvier 1918, le président Wilson avait fait devant le Congrès américain un discours en 14 points sur les conditions de la paix. Ce discours servit de base aux traités d'après guerre. Dans les 14 points, le président Wilson préconisait la création d'un organisme d'arbitrage international et après la guerre, Wilson employa toute son énergie pour la création de cet organisme qui vit le jour sous le nom de Société des Nations (S.D.N. Ancêtre de l'ONU). Pour cette action, le président américain reçut le prix Nobel de la paix en 1919.

Paradoxalement, les Etats-Unis n'adhérèrent pas à la S.D.N.

2-le dîner du 5 février 1916 :

Le compte-rendu de cette rencontre fut fait par Georges Suarez dans « Briand » tome III (publié en mars 1939) chapitre XI. En rappelant que Suarez fut le premier auteur à avoir accès à toutes les archives d'Aristide Briand qui étaient conservées par sa nièce. Suarez fut en outre l'auteur d'une biographie sur Clemenceau et connu les archives de Poincaré. Il est probablement l'auteur qui eut la connaissance la plus complète des événements de ce temps tout au moins pour la France. Voici ce compte-rendu :

« Après le dîner, le président du Conseil et le messager américain se retirèrent dans un salon pour parler librement. House rappela les deux visites qu'il avait faites en Europe à la veille de la guerre. Et il posa la question :

-Pouvait-on à ce moment là éviter la catastrophe ?

Briand émit un doute : J'ai été invité, vers cette époque, aux régates de Kiel. Je me suis souvent demandé si je n'ai pas eu tort de décliner l'invitation. Ma visite aurait-elle pu modifier les sentiments de Guillaume II ? C'est peu probable, mais le doute subsiste.

House aborda ensuite un sujet qui lui était cher. Il compara les régimes qui gouvernent les peuples en guerre et conclut que dans les périodes exceptionnelles une autocratie a l'avantage sur la démocratie.

-Mais vous-même, fit Briand vous êtes en démocratie.

-Oui, mais aucun monarque du vieux continent n'est aussi puissant que notre président pendant la durée limitée de ses fonctions. Et House cita comme exemple les difficultés et les lenteurs qu'il rencontrait en Angleterre et en France pour arracher à l'administration des décisions et des conclusions. Aux Etats-Unis et en Allemagne nous obtiendrons des résultats plus définitifs dans l'espace d'un jour qu'en un mois en Angleterre ou en France.

Quand ils abordèrent l'examen de la situation d'ensemble, House entendit avec stupéfaction Briand qui disait :

Si l'Allemagne n'avait pas déclaré la guerre en 1914, elle eût réalisé pacifiquement la conquête du monde. La France qui était assez riche pour s'offrir ce luxe, se laissait aller à la paresse et à l'indifférence. L'Allemagne qui ne pêche pas par manque d'initiative eût finalement dominé Britanniques et Français.

La conversation en resta là. House, dans ces contacts, évitait d'effleurer les raisons précises de sa mission et de dévoiler son plan. Il voulait d'abord créer l'atmosphère. Il y était parvenu et il en eut la preuve quelques jours plus tard. Dans un article de l'Homme enchaîné, Clemenceau avait vivement attaqué le président Wilson. Sur les instructions de Berthelot l'article fut censuré .

Ce ne fut que le 7 février, que House dévoila à Briand le désir du président Wilson d'offrir sa médiation. Il insista sur les faiblesses inhérentes au régime démocratique, qui mettaient les Alliés en état d'infériorité vis-à-vis des Allemands et sur les inconvénients incalculables que pourrait engendrer une paix séparée.

Nous sommes capables, nous, Américains, de veiller sur nos propres intérêts et de la façon qui nous plaît, mais nous sommes inquiets de l'avenir des gouvernements démocratiques. Le moment ne parut pas opportun à Briand pour engager des pourparlers de paix. House résuma sa tactique en quelques mots.

-Attendons, fit-il ; si ce printemps ou cet été vous remportiez des succès, nous n'aurons pas à intervenir. Si vous situation empire ou reste stationnaire, nous pourrons entrer dans le jeu. »

3-commentaires :

Clemenceau fut président du Conseil du 16 novembre 1917 au 18 janvier 1920. Il termina donc la guerre et déploya beaucoup d'énergie, ce qui lui valut d'être surnommé « le Père la Victoire ». Mais il tira la couverture à lui et effaça les mérites dans la guerre du président de la République (Poincaré) et d'Aristide Briand qui avait été président du Conseil de 1909 à 1911 puis 2 mois en 1913 et du 29 octobre 1915 au 17 mars 1917. Il avait obtenu l'investiture devant les Chambres le 3 novembre 1915 par 515 voix sur... 515 ; fait probablement unique dans l'histoire des 5 Républiques françaises

Briand fut à l'origine de l'allongement du service militaire et de l'augmentation des crédits de la défense à l'approche de la guerre. Il était président du Conseil lors de la bataille de Verdun et lors de la bataille de la Marne, il est à l'origine de l'organisation de l'armée d'Orient et de l'unité de commandement sur le front entre les Alliés. C'est beaucoup.

Mais Clemenceau avait la haine tenace. Ce n'est pas sans raison qu'il avait été surnommé « le Tigre ». Il avait fait chuter le gouvernement Briand en 1913, il le poursuivit de sa vindicte ensuite. Clemenceau portait mal son nom car il était ni sot ni clément !

Clemenceau avait créé son propre quotidien qui avait commencé à paraître sous le titre de « l'Homme libre » le 6 mai 1913. Suspendu par la censure militaire le 29 septembre 1914, il reparut le 8 octobre 1914 sous le titre : « l'Homme enchaîné », titre qu'il conserva tout le temps de la guerre et cela inspira probablement le couple Maréchal lorsqu'ils firent paraître un hebdomadaire satirique à partir du 5 juillet 1916 sous le titre : »le Canard enchaîné ».

Briand renvoya l'ascenseur à Clemenceau et fit campagne contre la candidature de Clemenceau à la Présidence de la République en janvier 1920 et ce fut Paul Deschanel qui fut élu Président de la République, en remplacement de Poincaré qui ne se représentait pas.

Dans l'échange de propos le 5 février 1916 entre Briand et House, on méditera House expliquant qu'il lui faut un mois en France ou en Angleterre pour obtenir ce qu'il obtient en un jour en Allemagne ou aux Etats-Unis ! (voir la fiche N°135 sur la Constitution américainehttp://jean.delisle.over-blog.com/2013/11/la-constitution-américaine-n-135.html)

Le jugement de Briand sur l'Allemagne qui aurait dominé l'Europe sans la guerre de 14 est aussi intéressant. Guillaume 1er (1797/1888) avait été roi de Prusse à compter de 1861 puis proclamé empereur d'Allemagne le 18 janvier 1871 dans la galerie des glaces à Versailles et fortement aidé de Bismarck, il avait porté haut la puissance de l'Empire allemand et ce dans tous les domaines. Guillaume II ruina tout. Voir sur mon blog la fiche N°55 : « la fin des 4 empires » (références : http://jean.delisle.over-blog.com/article-la-fin-des-4-empires-97643758.html

Aujourd'hui, il me paraîtrait inapproprié de dire que l'Allemagne domine à nouveau l'Europe, il me semble plutôt qu'elle la porte à bout de bras.

J.D. 28 février 2014

Réception du Président Wilson et de son épouse à Paris le 14 décembre 1918, photos publiées dans "Le Miroir" du 29 décembre 1918

Réception du Président Wilson et de son épouse à Paris le 14 décembre 1918, photos publiées dans "Le Miroir" du 29 décembre 1918

à Saint Nazaire, en front de mer à la hauteur du Bd Wilson, monument en mémoire du débarquement américain de 1917, photos J.D. 21 juin 2015

à Saint Nazaire, en front de mer à la hauteur du Bd Wilson, monument en mémoire du débarquement américain de 1917, photos J.D. 21 juin 2015

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