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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 18:09

(cette note fait suite aux notes N° 172 et 184)

Après le désastreux traité de Versailles (1919) et l'occupation de la Ruhr (1923), une conférence internationale s'était tenue à Locarno (sur la rive suisse du lac Majeur), terminée par des accords le 16 octobre 1925.

Ces accords avaient été soumis à la ratification des parlements des pays concernés.

En Grande-Bretagne, la Chambre des Communes avait approuvé le 18 novembre 1925 par 375 voix contre 13. A son tour, le Reichstag avait donné son adhésion le 27 novembre 1925 par 291 voix contre 174. Le Parlement français se prononça seulement le 25 février 1926 par 413 voix contre 71.

Une réunion avait eu lieu à Londres le 30 novembre 1925. Deux discours remarquables y furent prononcés, par Aristide Briand (redevenu Président du Conseil ayant gardé les Affaires étrangères) et par Gustav Stresemann (Ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar). Ils furent les principaux artisans des accords de Locarno, qui à l'époque semblaient mettre un terme aux rivalités européennes et aux guerres, à tel point que le 5 septembre 1929, la S.D.N. (Société des Nations) avait donné mandat à Aristide Briand pour « présenter un mémorandum sur l'organisation d'un régime d'union fédérale européenne ».

Il est vrai qu'entre-temps Briand et Stresemann avaient reçu conjointement le prix Nobel de la paix (10 décembre 1926), et le pacte « Briand-Kellogg» avait été ratifié le 27 août 1928 (voir fiche N° 184).

En outre la Société des Nations donna à l'opinion publique l'illusion que les conflits allaient dans l'avenir pouvoir se résoudre par le Droit et la Médiation et non plus par la guerre. Les Européens à l'époque purent croire sincèrement qu'ils avaient vu « la Der des Der » et que le slogan « plus jamais ça » allait devenir réalité.

Mais le doux rêve ne dura pas longtemps, le pire restait à venir ! : en économie, la crise de 1929 et le chômage qu'elle entraîna furent rapidement suivis, sur le plan politique, par l'invasion de la Chine par le Japon (en 1931) , l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne (début 1933), la guerre d'Espagne, la seconde guerre mondiale etc.

Voici l'intervention à Londres de Briand (rapporté par Georges Suarez dans « Briand tome VI édité en 1952, chapitre I) :

« Les accords de Locarno ont suscité un mouvement d'enthousiasme parmi les peuples. Ce n'est pas que ceux-ci aient médité , dans tous les détails, les clauses des divers articles. Ce qui caractérise ce sentiment populaire, c'est qu'il a été, pour ainsi dire, instinctif. Parmi les nombreuses lettres que j'ai reçues personnellement, il y en a une qui m'a particulièrement touché. A elle seule elle m'aurait fait considérer cet acte comme le plus important et le plus émouvant de ma vie politique. C'est une simple lettre de quelques lignes, d'une femme inconnue, sortie de la foule. Elle me disait : Permettez à une mère de famille de vous féliciter...Enfin je vais donc pouvoir regarder sans appréhension mes enfants, et les aimer avec quelle sécurité.

L'accord de Locarno a ceci de nouveau , qu'à l'esprit de soupçon, il substitue l'esprit de solidarité. C'est par la sollicitude humaine qu'il faut rendre la guerre impossible. Voilà en face de moi, les délégués de l'Allemagne.... Cela ne veut pas dire que je ne reste pas un bon Français, comme eux sont, j'en suis sûr, de bons Allemands. Mais ici nous ne sommes que des Européens. Les documents que nous venons de signer doivent rénover l'Europe. Il y a là la consécration du génie de l'Europe. Et je le vois allant chaque jour plus avant dans la voie du progrès. Par nos signatures, nous affirmons que nous voulons la paix. Nos peuples, depuis des mois, se sont heurtés maintes fois sur le champ de bataille ; ils y ont laissé souvent, avec leur sang, le meilleur de leurs forces. Les accords de Locarno seront valables, s'ils signifient que ces massacres ne recommenceront plus et s'ils font que les fronts de nos femmes ne seront plus assombris de nouveaux voiles, que nos villes, que nos villages, ne seront plus dévastés et ravagés et nos hommes mutilés. »

Voici la réponse que fit Stresemann :

« Je voudrais vous remercier, monsieur Briand, de ce que vous avez dit sur la nécessité d'une coopération des peuples et en particulier de ceux qui ont tant souffert dans le passé. Vous partez de l'idée que chacun de nous appartient à sa patrie d'abord, comme bon Anglais, bon Allemand, mais qu'il est en plus un Européen, uni à la grande tradition de la civilisation. C'est un fait que des secousses de la guerre est sortie une communauté qui nous lie tous. Nous avons le droit de parler d'un esprit européen. L'Europe, après les douloureux sacrifices qu'elle a faits pendant sa dernière guerre, ne risque-t-elle pas maintenant de perdre, par les conséquences de cette guerre, la place qui lui revient dans le monde de par son développement historique ? Ce qu'elle a subi dans cette catastrophe, ce ne sont pas seulement des pertes matérielles et des dévastations, c'est aussi et surtout ce sacrifice d'une génération dont nous ne savons pas tout ce qu'elle aurait produit si elle avait pu exercer pleinement son intelligence et son énergie. Ainsi nous avons été ébranlés ensemble et un même sort nous est fait et nous lie les uns aux autres. Nous périrons ensemble ou bien nous nous relèverons ensemble, et si nous unissons nos efforts au lieu de nous combattre... C'est la seule façon de préparer cet avenir dont vous avez dit, monsieur Briand, en des termes que je ne puis qu'approuver, qu'il doit voir l'émulation des peuples travaillant de concert au développement de la civilisation....Puissent d'autres générations se souvenir avec reconnaissance de ce jour comme du début de l'évolution nouvelle. »

Stresemann comme Briand avaient parlé sans notes.

Le 25 février 1926, Aristide Briand fit une très longue intervention devant la Chambre (des députés) pour présenter les accords de Locarno. Voici quelques extraits :

« Il (il s'agit de l'ensemble des accords de Locarno) a été rédigé, il a été conclu dans un esprit européen et pour un but de paix. Réalise-t-il les conditions de la sécurité absolue ? Rend-il à jamais impossible toute guerre ? Je me garderai de l'affirmer. Je ne veux pas faire de dupes dans mon pays. Nous dispense-t-il de tenir l’œil constamment ouvert sur les événements, de les surveiller étroitement ? Nous dispense-t-il de toutes les mesures qui peuvent être propres à garantir notre sécurité, si par malheur un événement venait à le mettre en péril ? Je dis : non....

C'est une maîtresse exigeante que la paix, plus exigeante que la guerre ! ….

Je n'exagère pas la portée de l'acte de Locarno. Je connais ses limites...
Ce qu'il y a de meilleur en lui, m'entendez-vous, c'est qu'il a donné confiance aux peuples. Ce qu'il y a de meilleur en lui, c'est qu'il a été au moment des ténèbres, dans une atmosphère de menaces, la petite lueur à laquelle s'attache l'esprit des peuples avec leurs espéranc
es. ….

Messieurs pour assurer la paix, c'est l'Europe qu'il faut organiser....

J'y suis allé (à Locarno), ils (il s'agit du Chancelier allemand Luther et de Stresemann son ministre des Affaires étrangères) y sont venus et nous avons parlé européen. C'est une langue nouvelle qu'il faudra bien que l'on apprenne …. »

En lisant ces textes, je me suis posé la question suivante : Comment en Europe a-t-on pu passer aussi rapidement de la situation d'espoir des années 1925/1930 à la catastrophe des années 1930/1940 ?

Je n'ai pas la réponse bien entendu. Il y eut la grande crise économique mais il y eut aussi probablement d'autres facteurs. Il y eut en Europe à un moment donné une génération d'hommes de valeurs (David Lloyd George en Angleterre, Aristide Briand en France, Gustav Stresemann en Allemagne...), il y en eut une autre plus tard (Winston Churchill en Angleterre, Charles De Gaulle en France...) mais entre les deux il y eut un vide : la génération sacrifiée par la guerre de 14/18 dont parle Stresemann, des gens qui n'ont pas pu prendre leur place dans la société parce que morts ou handicapés et c'est ainsi que la France s'est retrouvée en 1940 avec un chef de l'Etat âgé de 84 ans !

Ce serait une raison de plus pour penser que la guerre de 14 a amené celle de 40.

J.D. 31 juillet 2014

Gustav Stresemann, Austen Chamberlain et Aristide Briand à Locarno en 1925

Gustav Stresemann, Austen Chamberlain et Aristide Briand à Locarno en 1925

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