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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 11:18

 

NOTE SUR L’INDEPENDANCE DE LA GRECE

 

Afin de prendre Constantinople en tenaille, les Ottomans avaient mis le pied au nord de la Grèce dès la fin des années 1380, et ils s’étaient emparés de Thessalonique (dont ils avaient massacré la population) en 1430.

Après la chute de Constantinople le 29 mai 1453, ils s’emparèrent d’Athènes en 1456 et du reste de la Grèce ensuite; réalisant ainsi le vieux rêve de Darius et de Xerxès au début du Ve siècle avant notre ère. Un opéra de Rossini de 1826 (Le siège de Corinthe) a pour toile de fond la conquête de la Grèce par le sultan Mehmet II dans les années 1450.

Sous la férule ottomane, les Grecs furent écrasés d’impôts, les jeunes garçons grecs périodiquement enlevés pour en faire des janissaires... Chateaubriand, par exemple, qui visita la Grèce en 1806 à l’occasion d’un voyage de Paris à Jérusalem, fait de nombreuses observations sur les abominations commises par les Turcs en Grèce et le triste sort réservé, en conséquence, à la population grecque.

Afin de conserver la langue grecque et la religion, le clergé orthodoxe organisa des écoles secrètes appelées “KRIFA SHOLEIA”. Un timbre grec de 1971 représente cette école secrète.

En 1821, les Grecs se soulevèrent pour retrouver leur indépendance qui fut proclamée au congrès d’Epidaure le 12 janvier 1822 (un timbre grec de 1971 commémore ce congrès, tandis qu’un autre de 1975 concerne l’assemblée secrète de janvier 1821 à Vostitsa qui décida de l’insurrection). Ils choisirent Missolonghi (sur la rive nord du golfe de Patras) comme capitale provisoire. Les Turcs se livrèrent alors à une répression féroce. Rien que dans l’île de Chio (Khios en grec et Scio en italien) qui comptait 75.000 habitants, en avril 1822, les Turcs en massacrèrent 30.000 et déportèrent les femmes et enfants (45.000) qui furent réduits en esclavage.

Cela révolta la conscience citoyenne européenne. Des volontaires partirent combattre aux côtés des Grecs. Parmi eux le comte italien de Santarosa, tué en combattant, l’amiral anglais Thomas Cochrane, l'Ecossais Thomas Gordon major général dans l'armée britannique, l'Irlandais Richard Church qui fut commandant en chef des forces terrestres grecques en 1827, qui resta en Grèce après l'indépendance et fut nommé général de l'armée grecque en 1854, Lord Byron, célèbre poète anglais, le baron français Fabvier (Charles Nicolas) ex-général d’empire ou Olivier Voutier, officier de marine français qui rejoignit la résistance grecque dès septembre 1821 et reçut le titre de colonel de l'armée grecque en mai 1822. . Byron mourut d’une fièvre à Missolonghi le 19 avril 1824. En 1924, pour le centenaire de sa mort, deux timbres grecs furent émis dont l’un représente Byron à Missolonghi, deux autres timbres lui furent consacrés en 1974. Joseph Denis Odevaere peignit en 1826 “La mort de Byron” (au Rijksmuseum d’Amsterdam), Ludovico Lipparini “Le serment de Byron à Missolonghi” en 1824 (Musée Benaki à Athènes), et Wiliam Purser “Vue de la maison de Byron à Missolonghi” en 1824 (au Musée Benaki d’Athènes).

Les Turcs prirent la ville de Missolonghi en 1826 après un long siège et le massacre des survivants. Certains avec leur chef Capsalis s’étaient fait sauter avec la poudrière pour échapper aux Turcs. (timbre grec commémoratif en 1971, d’autres timbres consacrés à Missolonghi furent émis en 1930, 1976 et 1982).
Eugène Delacroix peignit en 1824 un tableau intitulé : “La Grèce sur les ruines de Missolonghi” (exposé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux; ce tableau fut reproduit sur un timbre grec en 1968). J. D. Odevaere réalisa “les derniers combattants de Missolonghi” en 1826 (Amsterdam). Un autre artiste (Ary Scheffer) réalisa sept dessins intitulés : “Les débris de la garnison de Missolonghi” et “les femmes souliotes” -de Souli, ville de l’Epire reprise par les Turcs en 1822, où 160 femmes s’étaient précipitées dans la mer (du haut d’une falaise) avec leurs enfants pour échapper à la soldatesque turque- (au Musée d’Orsay à Paris; un timbre grec de 1971 fut consacré aux femmes souliotes et un autre en 1979 “aux combattants de Souli”). Ary Scheffer peignit également un tableau intitulé “ Jeune Grec défendant son père blessé” en 1827 (au Musée Benaki d’Athènes).

Ne parvenant pas à réduire la résistance de Souli, Ali Pacha dut promettre 500 piastres pour chaque tête de Souliotes qui lui serait rapportée.

Henri Serrur peignit la “prise de Tripolitza par les Grecs” (exposé au Musée de Douai. Tripolitza appelée aujourd’hui Tripoli fut reprise par les Ottomans en 1824. Ils la détruisirent, les Grecs l’ont reconstruite depuis). Claude Bonnefond réalisa un tableau intitulé “officier grec blessé” (au Musée de Lyon). Horace Vernet réalisa “La défaite” en 1827 (au Musée Benaki d’Athènes) et “Scène de la guerre d’indépendance” en 1826 (au Palais de l’Archevêque à Nicosie), citons encore : Eugène Delacroix : “Scène de guerre actuelle entre les Grecs et les Turcs” (au salon de 1827), Giovanni Boggi : “Portrait de Theodoros Kolokotronis” -un des chefs de la résistance grecque- en 1825 (au Musée de la ville d’Athènes), Ludowig Vogel : “Portraits des réfugiés grecs de Zurich” de 1823 (au Schweizerisches Landesmuseum de Zurich, un comité philhellène suisse assura la formation militaire de volontaires grecs), Charles Lock Eastlake : “Réfugiés grecs” en 1833 (Musée Benaki Athènes), Karl Krazeizen : “Grecs luttant parmi les ruines antiques” de 1829 (collection Mike Krassakis à Cologne)...

Le baron Fabvier, pour sa part rejoignit les combattants grecs en 1823 et organisa la défense d’Athènes. Il fit partie des derniers combattants réfugiés sur l’Acropole qui fut prise par les Turcs en juin 1827. (en 1927, 3 timbres grecs eurent pour thème “la défense de l’Acropole par le général français Fabvier”). A Nauplie, au fort Palamède, un bastion a été baptisé “Robert” en souvenir d’un volontaire français tué durant l’assaut du bastion en novembre 1822.

Malgré l’aide des volontaires, et après 6 ans 1/2 d’une guerre sanglante, les Turcs à force de massacres avaient maté toute rebellion et récupéré tout le territoire perdu. Les Grecs s’étaient battus avec l’énergie du désespoir contre des forces très supérieures, espérant et attendant en vain l’intervention des “Puissances”. Celles-ci ne se décidèrent qu’après l’écrasement complet de la résistance grecque!. Le 20 octobre 1827, une action conjointe de la Russie, de l’Angleterre et de la France, permit de vaincre les Turcs à la bataille navale de Navarin. Au chapitre IV de “L’archipel en feu”, Jules Verne écrit :”C’était l’indépendance que les canons de Navarin venaient d’assurer aux enfants de la Grèce”. (On peut se demander au passage si cette phrase de Jules Verne n’a pas inspiré le titre d’un film de 1961 :”Les canons de Navarone” ?).

Une campagne de l’armée française fut conduite dans le Péloponnèse par le général Maison en 1828 et deux armées russes marchèrent sur Istanbul en 1829. A la suite, divers traités internationaux (dont le traité d’Andrinople en 1829) accordèrent l’indépendance à la Grèce qui s’est achevée (dans les limites actuelles de la Grèce), en 1947 (plusieurs timbres grecs en 1928 et 1977 rappelèrent la bataille de Navarin. L’un des timbres de 1928 est consacré à l’amiral français de Rigny qui avait engagé la bataille contre la flotte ottomane).

Edgar Quinet qui visita la Grèce début 1829, décrivit le pays comme un vaste ossuaire en plein air (dans “la Grèce moderne et ses rapports avec l’antiquité”); rien qu’à Athènes, après le départ des Turcs, la ville est presqu’entièrement détruite, il ne reste que 4.000 survivants. Les Turcs ont même incendié les 150.000 oliviers de l’oliveraie qui se trouvait à l’ouest d’Athènes. Presque partout, avant de se retirer, les Turcs détruisent les oliviers de la Grèce. Dans son “dictionnaire de la Grèce”, Jacques Lacarrière commentant l’ouvrage d’Edgar Quinet écrit : “on se demande vraiment comment laGrèce put survivre à de telles destructions” et parlant de la Crète : “ La domination turque, qui dura jusqu’à 1898, avait provoqué dans l’île un tel état de misère et de détresseque seules les horreurs de l’enfer imaginées par Dante auraient pu l’égaler”.

 

Victor Hugo, pour sa part se déchaîna contre les Turcs dans différents poèmes publiés en 1829 sous le titre : “Les Orientales”. Parmi ceux-ci :

Enthousiasme”de 1827 : appel à la mobilisation de l’Europe pour la Grèce . Ce poème commence ainsi :

En Grèce! en Grèce! adieu, vous tous! il faut partir!

Qu’enfin, après le sang de ce peuple martyr,

Le sang vil des bourreaux ruisselle!

En Grèce, ô mes amis! vengeance! liberté!

Ce turban sur mon front, ce sabre à mon côté!

Allons! ce cheval, qu’on le selle!

Quand partons-nous? Ce soir! demain serait trop long

Des armes! des chevaux! un navire à Toulon!

Un navire, ou plutôt des ailes!...”

Navarin”de novembre 1827, du nom de la bataille navale, illustrée par un tableau de Ambroise Louis Garneray (dans les galeries historiques de Versailles), par 2 tableaux de Jean Charles Langlois (l’un intitulé “combat de Navarin” est exposé à Compiègne au Musée du Palais, l’autre “entrevue du général Maison et d’Ibrahim Pacha à Navarin” est exposé à Versailles), et par un tableau de George Philip Reinagle “La bataille de Navarin” de 1827 (à la “Fine Art Society” à Londres). Voici un extrait du poème de Victor Hugo:

Ibrahim, que rien ne modère...

Il court où le butin le tente,

Et lorsqu’il retourne à sa tente,

Chaque fois sa main dégoûtante

Jette des têtes au Sérail...”

La douleur du Pacha” de décembre 1827, à la suite de la défaite des Turcs.

Ci après un extrait de ce poème :

Ce ne sont pas non plus les villes écroulées,

Les ossements humains noircissant les vallées,

La Grèce incendiée, en proie aux fils d’Omar,

L’orphelin, ni la veuve, et ses plaintes amères,

Ni l’enfance égorgée aux yeux des pauvres mères,

Ni la virginité marchandée au bazar,...”

Les têtes du sérail” de juin 1826, qui conte la mort de 3 héros grecs : Joseph évêque orthodoxe de Rogous, mort en combattant les Turcs, Constantin Canaris, dont la mort avait été annoncée (à tort) au moment où Victor Hugo rédigea son poème, et Markos Botzaris, un des premiers chefs de l’insurrection, mort au combat en 1823, que les Grecs inhumèrent et que les Turcs exhumèrent pour lui trancher la tête et l’envoyer au Sultan. Plusieurs timbres grecs furent consacrés à Botzaris en 1926, 1930 et 1971. A Paris, une station de métro (sur la ligne 7bis) s’appelle “Botzaris”. Dans le chapitre VIII de la deuxième partie de “Vingt milles lieues sous les mers”, Jules Verne fait figurer le portrait de Botzaris dans la cabine du capitaine Nemo. Dans le même roman, le capitaine Nemo livre aux insurgés grecs, du côté de la Crète, un coffre rempli de lingots d’or pour les aider dans leur lutte contre les Turcs. Le Museo Civico à Trevise conserve toute une série de tableaux de Lodovico Lipparini sur la guerre d’indépendance dont l’un sur “La mort de Markos Botsaris”.

Plusieurs timbres grecs de 1930 et toute une série en 1971 sont relatifs à l’action du clergé orthodoxe dans cette guerre d’indépendance; l’un de ces timbres est consacré au patriarche orthodoxe Grégoire V que les Turcs avaient pendu à Istanbul en 1821. L’hymne national grec rend hommage à ce patriarche avec cette phrase : “Pleurez tous : l’Eglise a perdu son chef vénéré; pleurez, pleurez : il a subi l’infâme supplice réservé aux assassins.”

Ci-après un extrait des propos que Victor Hugo prête à Botzaris dans son poème :

Les Musulmans vainqueurs dans ma tombe fouillèrent,

Ils mélèrent ma tête aux vôtres qu’ils souillèrent.
Dans le sac du Tartare on les jeta sans choix.
Mon corps décapité trésaillit d’allégresse;

Il me semblait, ami, pour la Croix et la Grèce

Mourir une seconde fois.”

L’’enfant”de juin 1828, relatif aux massacres de Chio. Eugène Delacroix peignit, lui, “Les massacres de Scio”, tableau exposé au Musée du Louvre, tandis que le sculpteur Pierre Jean David dit “David d’Angers” réalisait une sculpture en marbre : “L’enfant grec” (au Musée des Beaux-Arts d’Angers) et “la jeune grecque sur le tombeau de Markos Botzaris” (au Musée historique d’Athènes. Cette sculpture fut reproduite sur un timbre grec de 1926). Un encrier de bronze avec une statuette de “Markos Botsaris expirant” inspiré de David d’Angers est conservé au Musée Benaki d’Athènes. Sur le thème de la guerre d’indépendance, de nombreux artistes décorèrent des vases, des assiettes, des pendules... (voir “La Grèce retrouvée de Fani-Maria Tsigakou Seghers 1984). En Angleterre le “Morning Chronicle” publia un poème “Les larmes de Scio”.

Cri de guerre du Mufti” d’octobre 1828, rédigé après la défaite des Ottomans, mais si les Turcs avaient perdu Athènes, ils occupèrent l’Acropole jusqu’en 1834. La mosquée qu’ils avaient construite à l’intérieur du Parthénon ne fut démolie qu’en 1842.

Canaris”en novembre 1828, du nom de l’amiral de la flotte grecque. Un timbre grec lui fut consacré en 1930 dans le cadre d’une série sur les “héros de l’indépendance”. Parmi ces timbres, l’un est dédié à Laskarina Bouboulis dite “La Bouboulina”. Cette veuve d’un armateur grec consacra sa fortune à la guerre d’indépendance. Elle arma 4 navires à ses frais pour combattre les Turcs et participa elle-même aux combats. Elle appela son navire amiral “l’Agamemnon”.(nom du chef des Grecs contre Troie). Elle fut assassinée le 22 mai 1825. Deux timbres grecs de 1971 et 1983 représentent des navires de la Bouboulina. Le danois Adam Friedel von Friedelsburg réalisa 24 portraits des principaux chefs de l’insurrection grecque dont une lithographie de Lascarina Bouboulina en 1827. En 1993, Michel de Grèce lui consacra un livre : “La Bouboulina”. Signalons également que la pièce grecque de 2 centimes d’Euro représente une corvette de 1821 ayant participé à la guerre d’indépendance. Au chapitre XIII de “l’Archipel en feu”, Jules Verne cite Modena et Zacharias parmi les femmes grecques qui comme la Bouboulina consacrèrent leur fortune à faire construire des navires pour combattre les Turcs.

Canaris inspira à Victor Hugo deux autres poèmes intitulés “A Canaris”, datés d’octobre 1832 et de septembre 1835 et publiés dans “Les Chants du crépuscule” fin 1835. Voici un extrait du poème de 1832 :

Nous avons un instant crié : La Grèce! Athènes!

Sparte! Léonidas! Botzaris! Démosthènes!

Canaris, demi-dieu de gloire rayonnant!...”

et du poème de 1835 :

Toi qui brises tes fers rien qu’en les secouant,

Toi dont le bras, la nuit, envoie en se jouant,

Avec leurs icoglans, leurs noirs, leurs femmes nues,

Les capitans-pachas s’éveiller dans les nues!...”

 

 

Bien d’autres personnalités ont, à l’époque, pris la défense de la Grèce. Signalons Claude Fauriel qui publia en 1824/1825 “Chants populaires de la Grèce moderne” (chants patriotiques), Jules Verne dans son roman “l’archipel en feu” en 1884, Lamartine dans son poème “Invocations pour les Grecs” en 1826, et surtout Chateaubriand qui, en 1825, dans une “note sur la Grèce”, appela toutes les nations européennes à s’unir pour imposer à l’Empire Ottoman l’indépendance de la Grèce. Cette “note sur la Grèce” fut largement diffusée et figura entre autres en avant-première, dès 1827, de plusieurs éditions de “l’Itinéraire de Paris à Jérusalem”.

Ci-après quelques extraits de cette “note sur la Grèce” copiés dans une édition de 1859 de l’Itinéraire chez Firmin-Didot :

Malheur au siècle, témoin passif d’une lutte héroïque, qui croirait qu’on peut, sans périls comme sans pénétration de l’avenir, laisser immoler une nation! Cette faute, ou plutôt ce crime, serait tôt ou tard suivi du plus rude châtiment”...

Et l’on soutiendrait aujourd’hui qu’il n’y a ni massacre, ni exil, ni expropriation en Grèce! On prétendrait qu’il est permis d’assister paisiblement à l’égorgement de quelques millions de chrétiens!”...

Vous ne voulez pas serrer la main suppliante de la Grèce? eh bien! sa main mourante vous marquera d’une tache de sang, afin que l’avenir vous reconnaisse et vous punisse.”...

N’est-il pas étrange que l’on voie l’Afrique, l’Asie et l’Europe mahométane verser incessamment leurs hordes dans la Grèce, sans que l’on craigne les effets plus ou moins éloignés d’un pareil mouvement? Une poignée de chrétiens qui s’efforcent de briser le joug odieux sont accusés par des chrétiens d’attenter au repos du monde; et l’on voit sans effroi s’agiter, s’agglomérer, se discipliner ces milliers de barbares qui pénétrèrent jadis jusqu’au milieu de la France, jusqu’aux portes de Vienne.”...

Non seulement on fait l’éducation des soldats de la secte la plus fanatique et la plus brutale qui ait jamais pesé sur la race humaine, mais on les approche de nous. C’est nous,chrétiens, c’est nous qui prêtons des barques aux Arabes et aux nègres de l’Abyssinie pour envahir la chrétienté.”...

Etablie sur les ruines de la Grèce antique et sur les cadavres de la Grèce chrétienne, la barbarie enrégimentée menacera la civilisation”...

Recommander l’humanité à des Turcs, les prendre par les beaux sentiments, leur expliquer le droit des gens, leur parler de hospodorats, de trêves, de négociations, sans rien leur intimer et sans rien conclure, c’est peine perdue, temps mal employé”...

l’Europe doit préférer un peuple qui se conduit d’après les lois régénératrices des lumières, à un peuple qui détruit partout la civilisation. Voyez ce que sont devenues, sous la domination des Turcs, l’Europe, l’Asie et l’Afrique mahométanes...”

Sait-on bien ce que c’est pour les Osmanlis (ancien nom des Ottomans) que le droit de conquête, et de conquête sur un peuple qu’ils regardent comme des chiens révoltés? Ce droit c’est le massacre des vieillards et des hommes en état de porter les armes (en note, Chateaubriand signale le cas de 500 hommes de Modon qui furent sciés par le milieu du corps), l’esclavage des femmes, la prostitution des enfants suivie de la circoncision forcée et de la prise du turban. C’est ainsi que Candie, l’Albanie et la Bosnie, de chrétiennes qu’elles étaient, sont devenues mahométanes”....

Il faut considérer l’invasion d’Ibrahim comme une nouvelle invasion de la chrétienté par les musulmans. Mais cette seconde invasion est bien plus formidable que la première : celle-ci ne fit qu’enchaîner les corps; celle-là tend à ruiner les âmes : ce n’est plus la guerre au chrétien, c’est la guerre à la Croix”...

On assure qu’Ibrahim, arrivé à Patras, va faire transporter une partie de son armée à Missolonghi. Cette place, assiégée depuis près d’un an, et qui a résisté aux bandes tumultueuses de Reschid-Pacha, pourra-t-elle, avec des remparts à moitié détruits, des moyens de défense épuisés, une garnison affaiblie, résister aux brigands disciplinés d’Ibrahim?”...

Notre siècle verra-t-il des hordes de Sauvages étouffer la civilisation renaissante dans le tombeau d’un peuple qui a civilisé la terre? La chrétienté laissera-t-elle tranquillement les Turcs égorger des chrétiens?...”

Mais lorsqu’enfin on a pendu ses prêtres et souillé ses temples, lorsqu’on a égorgé, brûlé, noyé des milliers de Grecs, lorsqu’on a livré leurs femmes à la prostitution, emmené et vendu leurs enfants dans les marchés de l’Asie, ce qui restait de sang dans le coeur de tant d’infortunés s’est soulevé. Ces esclaves par force ont commencé à se défendre avec leurs fers”...

 

Dans une intervention à la Chambre des Pairs en date du 15 mars 1826, Chateaubriand demanda que les dispositions de la loi du 15 avril 1818 contre la traite des noirs soient étendues à l’esclavage des chrétiens organisé par certains pays musulmans appelés

par Chateaubriand “puissances barbaresques” dans une autre intervention à la Chambre des Pairs en date du 9 avril 1816.

 

 

 

Interrogation : En Occident on parle souvent du “génocide arménien”, jamais du “génocide grec”. Pourquoi ?

Les Turcs du XXIe siècle ne peuvent naturellement être responsables des crimes des Ottomans. Les crimes des Nazis n’empêchent pas l’alliance avec les Allemands; mais de même que l’amitié d’aujourd’hui avec les Allemands n’exclut pas le devoir de mémoire pour les exterminés des camps, ceux d’Oradour, Jean Moulin, les résistants des Glières, ceux du Vercors etc etc etc, l’alliance avec les Turcs ne doit pas exclure le devoir de mémoire envers les Grecs du XIXe siècle et ce d’autant que dans cette tragédie, les “Puissances” semblent avoir été surtout préoccupées de se surveiller les unes les autres (et d’empêcher les dites autres d’étendre leur zone d’influence), plutôt que d’aider les Grecs. Dans ce sens ces “Puissances” ont aussi leurs responsabilités dans le génocide.

Outre le devoir de mémoire, le rappel des événements permet de mieux comprendre certaines réactions actuelles. L’importance des émissions de timbres grecs sur la guerre d’indépendance (celles citées ci dessus ne sont que partielles, et il faudrait également signaler une émission de timbres chypriotes en 1971 pour commémorer le 150° anniversaire de l’indépendance de la Grèce) suffirait à penser que le souvenir des atrocités du XIXe siècle n’est pas complètement effacé de la mémoire des Grecs. L’hymne national grec composé par Solomos en 1823 et toujours en vigueur en serait un témoignage s’il était nécessaire. En voici quelques extraits :

La terre vomissait à flots pressés les mânes de tous ceux qui avaient été les victimes innocentes de la fureur des Turcs...

Les Grecs braves comme des lions, se battaient en criant toujours feu, et la race impie des Turcs se dispersait en hurlant toujours allah!...

Ô trois cents Spartiates! levez-vous, revenez parmi vos enfants: vous verrez combien ils ressemblent à leurs glorieux pères...

Puissé-je entendre gronder ainsi le vaste Océan, et le voir engloutir sous ses ondes toute la race musulmane...”

 

 

 

Exemples de paroles de chansons grecques des années 1820, rapportées par Claude Fauriel en 1824 dans “chants populaires de la Grèce moderne” :

 

GUERRES DE SOULI (III)

Un oiseau s’est posé sur le haut du pont. Il se lamente et dit; il dit à Ali Pacha : ce n’est point ici Iannina; pour y faire des jets d’eau; ce n’est point ici Prévéza pour y bâtir des forteresses. C’est ici Souli le fameux, Souli le renommé, où vont en guerre les petits enfants, les femmes et les filles; où la femme de Tsavellas combat, le sabre à la main, son nourisson à un bras, le fusil à l’autre, et le tablier plein de cartouches.

 

GUERRES DES SOULIOTES (X)

Un grand bruit se fait entendre : les coups de fusil pleuvent : est-ce une noce que l’on tire? est-ce une réjouissance? Ce n’est ni à une noce que l’on tire, ni dans une réjouissance.
C’est Despo qui combat avec ses brus et ses filles. Les Albanais l’ont assaillie dans la tour de Dimoulas :” Femme de George, rends les armes : ce n’est point ici Souli; ici tu es l’esclave du pacha, la captive des Albanais” - “Souli a beau s’être rendu, Kiapha a beau être devenue turke, Despo n’eut, Despo n’aura jamais des Liapes pour maîtres”. Elle saisit un tison dans sa main, appelle ses filles et ses belles-filles : “Ne soyons par les esclaves des Turks, mes enfants; suivez-moi”. Elle met le feu aux cartouches, et toutes disparaissent dans le feu.

 

 

 

 

extraits de lettres d’Edgar Quinet à sa mère

(publiées par la librairie Honoré Champion à Paris 2003)

 

lettre d’Egine du 17.4.1829 : “J’ai vu de mes yeux et distinctement la pauvre Athènes, qui ressemble de ce point à une grande métaierie, ou à un monastère abandonné”

lettre d’Egine du 26.4.1829 : “Voici deux jours que je suis de retour d’Athènes... La ville est détruite de fond en comble, il ne reste que les monuments antiques avec quelques palmiers çà et là. J’ai tout vu, tout reconnu à mon gré dans cette pauvre Athènes qui est encore la plus belle et la plus touchante des ruines.”

lettre de Syra du 12.5.1829 :”Je viens d’entendre dire que mes compagnons ou ceux qui les dirigent ont été tellement effrayés de ce pays, qu’ils étaient encore à Modon, il y a quinze jours, sans oser en sortir.”

lettre de Marseille du 5.6.1829 :”Je reviens de tous points satisfait de mon voyage. Vous savez que je l’ai fait seul, et que j’ai pénétré jusque dans Athènes où j’ai vécu deux jours. J’ai été obligé de me séparer de mes compagnons qui sont restés deux mois inactifs à Modon, par épouvante à ce qu’on dit.”

 

EXTRAITS DE “LA GRECE MODERNE ET SES RAPPORTS AVEC L’ANTIQUITE”

d’EDGAR QUINET 1830

 

... je pris la chaussée vénitienne de Modon, à travers les couches de cendre et les troncs brûlés des oliviers dont la vallée était autrefois ombragée...à la place des villages, des kiosques et des tours...on ne voit plus que de longues murailles calcinées... Une fois, je me dirigeai vers les restes d’une église byzantine, où je croyais voir des marbres écroulés; il se trouva que le porche et le circuit étaient jonchés de blancs squelettes...je descendis vers la mer pour y chercher le port; là encore je ne vis sous une nuée de corbeaux, que des ossements d’hommes et de chevaux...
Entre plusieurs récits qu’ils nous firent, je fus frappé de l’atrocité d’un supplice que le bim-baschi avait fait subir quelque temps auparavant sous leurs yeux à l’un de ses prisonniers : cet homme, qui était un ancien scribe des environs, avait été écorché vif, des pieds jusqu’à la tête, et suspendu ainsi, par des crochets de fer enfoncés dans la poitrine, à un olivier, où il vécut tout un jour. Je tiens d’une autre source non moins certaine qu’un médecin, philhellène français, ayant été pris au Pirée par une bande d’Albanais, sa taille un peu replète les mit en joie; ils le pendirent à un arbre, où ils le tirèrent à la cible toute la matinée.”

 

 

EXTRAITS D’UN AVERTISSEMENT D’EDGAR QUINET DATE DU 11 JUILLET 1857

POUR UNE REEDITION DE “LA GRECE MODERNE ET SES RAPPORTS AVEC L’ANTIQUITE”

 

Y avait-il encore une nation, un avenir sous cette blanche poussière d’ossements humains qui couvrait littéralement les rivages et la place des villes? On pouvait en douter. Il n’a pas été inutile de tracer à la fois le tableau de l’extermination et celui du réveil de la Grèce en 1829...
La Grèce si elle est quelque chose est un Etat maritime; et c’est ce que l’Angleterre ne veut pas. La Grande-Bretagne, la reine des mers jalouse Hydra et Poros. La puissante Angleterre, la chrétienne Angleterre a fait tout ce qu’il fallait pour étouffer au berceau le peuple qui venait au monde. A peine né, elle le rançonnait déjà, elle l’emprisonnait pour dettes...

L’Europe n’est intervenue qu’après sept ans et rassasiée du spectacle du carnage. Une si lente extermination donne un droit à celui qui a survécu. Une plante arrosée de tant de sang ne peut plus être extirpée par personne...

Au milieu de la plus grande destruction d’hommes et de choses que l’on verra jamais, je me suis trouvé dans mon voyage, en face de la nature seule...L’anéantissement de tous les vestiges humains...La détresse était telle qu’il m’eût été impossible de m’attacher au souvenir des époques brillantes de la société grecque. Partout la barbarie présente me ramenait à la barbarie antique. Dans un monde redevenu primitif par l’effet du carnage et de la déprédation je n’aurais pu parler de Périclès, de Sophocle, de Socrate. Je revenais comme naturellemnt aux Pelasges mangeurs de glands et aux dieux d’Arcadie à têtes de loups.”

 

 

 

 

EXTRAITS DE “L’ARCHIPEL EN FEU”

ROMAN DE JULES VERNE DE 1884

chapitreII :

...après la mort de son père, qui fut l’une de ces milliers de victimes de la cruauté des Turcs, sa mère, affamée de haine, n’attendit plus que l’heure de se jeter dans le premier soulèvementcontre la tyrannie ottomane”

chapitre III :

Pendant près de deux cents ans, on peut dire que la vie politique de la Grèce fut complètement éteinte. Le despotisme des fonctionnaires ottomans, qui y représentaient l’autorité, passait toutes limites. Les Grecs n’étaient ni des annexés, ni des conquis, pas même des vaincus : c’étaient des esclaves, tenus sous le bâton du pacha, avec l’imam ou prêtre à sa droite, le djellah ou bourreau à sa gauche...
En 1821, les Souliotes et le Magne se soulevèrent. A Patras, l’évêque Germanos, la croix en main, pousse le premier cri. La Morée, la Moldavie, l’Archipel se rangent sous l’étendard de l’indépendance. Les Hellènes, victorieux sur mer, parviennent à s’emparer de Tripolitza. A ces premiers succès des Grecs, les Turcs répondent par le massacre de leurs compatriotes qui se trouvaient à Constantinople...
Les Philhellènes accoururent à leur secours de tous les points de l’Europe. Ce furent des Italiens, des Polonais, des Allemands mais surtout des Français qui se rangèrent contre les oppresseurs. Les noms de Guys de Sainte-Hélène, de Gaillard, de Chauvassaigne, des capitaines Baleste et Jourdain, du colonel Fabvier, du chef d’escadron Regnaud de Saint-Jean d’Angely, du général Maison, auxquels il convient d’ajouter ceux de trois Anglais : lord Cochrane, lord Byron, le colonel Hasting...

En 1822, Ali de Tébelen, assiégé dans sa forteresse de Janina, est lâchement assassiné au milieu d’une conférence que lui avait proposée le général turc Kourschid...

Ce fut dans les luttes de cette année là (1823)que succomba Marco Botsaris, ce patriote dont on a pu dire : il vécut comme Aristide et mourut comme Léonidas...

Ibrahim Pacha voulut aller prendre part au second siège de Missolonghi, dont le général Kiotagi ne parvenait pas à s’emparer, bien que le sultan lui eût dit : Ou Missolonghi ou ta tête! En 1826, le 5 janvier, après avoir brûlé Pyrgos, Ibrahim arrivait devant Missolonghi. Pendant trois jours, du 25 au 28, il jeta sur la ville huit mille bombes et boulets, sans pouvoir y entrer, même après un triple assaut, et bien qu’il n’eût à faire qu’à deux mille cinq cents combattants, déjà affaiblis par la famine.... Le 23 avril, après un siège qui avait coûté la vie à mille neuf cents de ses défenseurs, Missolonghi tombait au pouvoir d’Ibrahim, et ses soldats massacrèrent hommes, femmes, enfants, presque tout ce qui survivait des neuf mille habitants de la ville...

Ainsi voit-on apparaître le nom de Bobolina, née dans une petite île, à l’entrée du golfe de Nauplie. En 1812, son mari est fait prisonnier, emmené à Constantinople, empalé sur ordre du sultan.... Une autre grande figure doit être placée au même rang que cette vaillante Hydriote. Toujours mêmes faits amenant mêmes conséquences. Un ordre du sultan fait étrangler à Constantinople le père de Modena Mavroeinis, femme dont la beauté égalait la naissance. Modena se jette aussitôt dans l’insurrection...” (Jules Verne passe alors en revue les principales héroïnes de la guerre d’indépendance dont Andronika, Despo ... pour conclure) :”on peut voir de quoi étaient capables les descendantes des Héllènes...

dans la ville de Scio... où périrent vingt trois mille chrétiens, sans compter quarante sept mille qui furent vendus comme esclaves sur les marchés de Smyrne...”

chapitre IX :

A cette époque, le sultan avait lancé, contre Scio cet arrêt terrible : feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali fut chargé de l’exécuter. Il l’accomplit. Ses hordes sanguinaires prirent pied dans l’île. Hommes au dessus de douze ans, femmes au-dessus de quarante ans furent impitoyablement massacrés. Le reste réduit en esclavage...”

chapitreXIII :

A cette époque, les soldats d’ibrahim faisaient encore une guerre féroce aux populations du centre de la Morée (ancien nom du Péloponnèse), tant éprouvées déjà et depuis si longtemps. Les malheureux qu’on ne massacrait pas étaient envoyés dans les principaux ports de la Messénie, à Patras, ou à Navarin,. de là, des navires, les uns frétés par le gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de l’Archipel, les transportaient par milliers soit à Scarpanto, soit à Smyrne, où les marchés d’esclaves se tenaient en permanence”....

Alger était encore à la discrétion d’une milice, composée de musulmans et de renégats, rebut des trois continents qui forment le littoral de la Méditerranée, ne vivant que de la vente des prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les chrétiens. Au dix-septième siècle, la terre africaine comptait déjà près de quarante mille esclaves des deux sexes, enlevés à la France, à l’Italie, à l’Angleterre, à l’Allemagne, à la Flandre, à la Hollande, à la Grèce, à la Hongrie, à la Russie, à la Pologne, à l’Espagne dans toutes les mers de l’Europe. A Alger, au fond des bagnes du pacha d’Ali-Mami, des Kouloughis et de Sidi-Hassan, à Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere-Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli....”

 

INVOCATION POUR LES GRECS

poème de Lamartine de 1826

 

 

N’es-tu plus le Dieu des armées?
N’es-tu plus le Dieu des combats?

Ils périssent, Seigneur, si tu ne réponds pas!

L’ombre du cimeterre est déjà sur leurs pas!

Aux livides lueurs des cités enflammées

Vois-tu ces bandes désarmées,

Ces enfants, ces vieillards, ces vierges alarmées?

Ils flottent au hasard de l’outrage au trépas,

Ils regardent la mer, ils te tendent les bras;

N’es-tu plus le Dieu des armées?
N’es-tu plus le Dieu des combats?

 

Jadis tu te levais! tes tribus palpitantes

Criaient : Seigneur! Seigneur! ou jamais ou demain!

Tu sortais tout armé, tu combattais! soudain

L’Assyrien frappé tombait sans voir la main,

D’un souffle de ta peur tu balayais ses tentes,

Ses ossements blanchis nous traçaient le chemin!

Où sont-ils? où sont-ils ces sublimes spectacles

Qu’ont vus les flots de Gad et les monts de Séirs?

Eh quoi! la terre a des martyrs,

Et le ciel n’a plus de miracles?

Cependant tout un peuple a crié : Sauve-moi;

Nous tombons en ton nom, nous périssons pour toi!

 

Les monts l’ont entendu! les échos de l’Attique

De caverne en caverne ont répété ses cris,

Athènes a tressailli sous sa poussière antique

Sparte les a roulés de débris en débris!

Les mers l’ont entendu! les vagues sur leurs plages,

Les vaisseaux qui passaient, les mâts l’ont entendu!

Le lion sur l’Oeta, l’aigle au sein des nuages;

Et toi seul, ô mon Dieu! tu n’as pas répondu!

 

Ils t’ont prié, Seigneur, de la nuit à l’aurore,

Sous tous les noms divins où l’univers t’adore;

Ils ont brisé pour toi leurs dieux, ces dieux mortels,

Ils ont pétri, Seigneur, avec l’eau des collines,

La poudre des tombeaux, les cendres des ruines,

Pour te fabriquer des autels!

 

Des autels à Délos! des autels sur Egine!

Des autels à Platée, à Leuctre, à Marathon!

Des autels sur la grève où pleure Salamine!

Des autels sur le cap où méditait Platon!

 

Les prêtres ont conduit le long de leurs rivages

Des femmes, des vieillards qui t’invoquaient en choeurs,

Des enfants jetant des fleurs

Devant les saintes images,

Et des veuves en deuil qui cachaient leurs visages

Dans leurs mains pleines de pleurs!

 

Le bois de leurs vaisseaux, leurs rochers, leurs murailles,

Les ont livrés vivants à leurs persécuteurs,

Leurs têtes ont roulé sous les pieds des vainqueurs

Comme des boulets morts sur les champs de batailles;

Les bourreaux ont plongé la main dans leurs entrailles;

Mais ni le fer brûlant, Seigneur, ni les tenailles

N’ont pu t’arracher de leurs coeurs!

 

Et que disent, Seigneur, ces nations armées

Contre ce nom sacré que tu ne venges pas!

Tu n’es plus le Dieu des armées!

Tu n’es plus le Dieu des combats!

 

(De Lamartine voir également le “Voyage en Orient” publié en 1835 où il décrit l’état de ruines dans lequel les Turcs ont laissé la Grèce et les destructions des oliviers)

 

 

 

extraits du chant II de “Childe Harold’s Pilgrimage” de Lord Byron

(publié à Londres en 1812; traduction française utilisée : Florence Guilhot et J.L. Paul, éditions Ressouvenances septembre 2001)

 

 

LXI : “On n’entend jamais la voix de la femme :

Sans se mouvoir, gardée, voilée, bannie,

Elle livre à un seul son être et sa flamme

Soumise, en cage, sans acrimonie,

A ce maître à qui elle s’est unie...”

 

LXXIII : “ Belle Grèce! Amer vestige, éclat passé!

Grande déchue, caduque impérissable!

Qui mènera tes enfants dispersés?

Qui rompra le servage interminable?

Jadis tes fils n’étaient point comparables,

Attendant les guerriers voués au caveau.

Des Termopyles, sépulcre lamentable

Qui réveillant cet esprit brave et beau.
S’élançant d’Eurotas, te prendra du tombeau ?”

 

 

LXXV : “Ils sont changés en tout hormis de corps!

Qui voit la flamme briller en leurs yeux

Croirait bien que leurs coeurs brûlent encor,

liberté perdue, de ton feu radieux.

S’approche l’heure qui, de leurs aïeux

-Rêvent beaucoup-, leur rendra l’héritage :

D’arme et d’aide d’autrui sont-ils envieux,

N’osant seuls affronter l’hostile rage,

Rayé leur nom souillé du livre d’Esclavage.”

 

LXXVI : “Ignorez-vous, esclaves de l’histoire :

Qui se veut libre est son libérateur,

Ses droites armes forgent sa victoire ?

Celte ou Slave vous seraient protecteurs?

Non! Qu’ils terrassent vos fiers spoliateurs,

Et la flammme libre pour vous ne monte !

Ombres d’ilotes! Soyez triomphateurs!

Votre état dure quiconque vous dompte :

Le jour glorieux prit fin, non vos années de honte.

 

 

LXXVII :”La Cité pour Allah prise au Giaour,

Il pourra la reprendre à l’Ottoman;

Et du Sérail l’impénétrable tour

Reverra son hôte, le Franc ardent,

Les Rebelles de Wahab dépouillant

la tombe du Prophète, feront chemin

Sanglant qui serpente vers l’Occident...”

 

LXXIX :”Lequel défile avec plus de folie,

Istanbul, jadis reine de leur règne?

Si les turbans souillent Sainte-Sophie,

Si les vrais autels la Grèce dédaigne...”

 

LXXXIII : “C’est ce que sent le vrai fils de la Grèce,

Si elle peut en vanter dans ses rangs,

Lorsque tant, parlant guerre, en paix s’abaisse

Cette paix de l’esclave soupirant...”

 

LXXXIV :”Puisse Sparte réveiller son ardeur,

Un Epaminondas Thèbes connaître,

Les fils d’Athènes être doués d’un coeur,

Tes mères, Grèce! des hommes faire naître...”

 

 

 

 

CRI DE GUERRE DU MUFTI

(Poème de Victor Hugo d’octobre 1828, publié en 1829 dans la série “Les Orientales”)

 

En guerre les guerriers! Mahomet! Mahomet!

Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait;

Ils relèvent leur tête infâme;

Ecrasez, ô croyants du prophète divin,

Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin,

Ces hommes qui n’ont qu’une femme!

 

Meure la race franque et ses rois détestés!

Spahis, timariots, allez, courez, jetez

A travers les sombres mélées

vos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor,

Vos tranchants étriers, larges triangles d’or,

Vos cavales échevelées!

 

Qu’Othman, fils d’Ortogrul, vive en chacun de vous,

Que l’un ait son regard et l’autre son courroux.

Allez, allez, ô capitaines!

Et nous te reprendrons, ville aux dômes d’azur,

Molle Setiniah, qu’en leur langage impur

les barbares nomment Athènes!

 

 

 

 

LE VOILE

(Poème de Victor Hugo de septembre 1828, publié en 1829 dans la série “Les Orientales”)

 

LA SOEUR

Qu’avez-vous, qu’avez-vous, mes frères ?

Vous baissez des fronts soucieux;

Comme des lampes funéraires,

Vos regards brillent dans vos yeux.
Vos ceintures sont déchirées;

Déjà trois fois, hors de l’étui,

Sous vos doigts, à demi tirées,

Les lames des poignards ont lui.

 

LE FRERE AINE

N’avez-vous pas levé votre voile aujourd’hui ?

 

LA SOEUR

Je revenais du bain, mes frères,

Seigneurs, du bain, je revenais,

Cachée aux regards téméraires

Des Giaours et des Albanais.

En passant près de la mosquée

Dans mon palequin recouvert,

L’air du midi m’a suffoquée;

Mon voile un instant s’est ouvert.

LE SECOND FRERE

Un homme alors passait ? un homme en caltan vert.

 

LA SOEUR

Oui... peut-être...mais son audace

n’a point vu mes traits dévoilés...

Mais vous vous parlez à voix basse,

A voix basse vous vous parlez.

Vous faut-il du sang? sur mon âme,

Mes frères, il n’a pu me voir.
Grâce! tuerez-vous une femme,

Faible et nue en votre pouvoir !

 

LE TROSIEME FRERE

Le soleil était rouge à son coucher ce soir!

 

LA SOEUR

Grâce! qu’ai-je fait? grâce! grâce!

Dieu! quatre poignards dans mon flanc!

Ah! par vos genoux que j’embrasse...

O mon voile! ô mon voile blanc!

Ne fuyez pas mes mains qui saignent,

Mes frères, soutenez mes pas!

Car sur mes regards qui s’éteignent

S’étend un voile de trépas.

 

LE QUATRIEME FRERE

C’en est un que du moins tu ne lèveras pas!

 

L’ENFANT

(Poème de Victor Hugo de juin 1828, publié en 1829 dans le série “Les Orientales”)

 

Les Turcs ont passé là : tout est ruine et deuil.

Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

Chio qu’ombrageaient les charmilles,

Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,

Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

Un choeur dansant de jeunes filles.

Tout est désert : mais non, seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

Courbait sa tête humiliée.

Il avait pour asile, il avait pour appui

une blanche aubépine, une fleur, comme lui

Dans le grand ravage oubliée.

 

Ah! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux!

Hélas! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus

Comme le ciel et comme l’onde,

Pour que dans leur azur, de larmes orageux,

Passe le vif éclair de la joie et des jeux,

Pour relever ta tête blonde,

 

Que veux-tu? bel enfant, que faut-il donner

Pour rattacher gaiement et gaiement ramener

En boucles sur ta blanche épaule

Ces cheveux qui du fer n’ont pas subi l’affront,

Et qui pleurent épars autour de ton beau front,

Comme les feuilles sur le saule ?

 

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?

Est-ce d’avoir ce lis, bleu comme tes yeux bleus,

Qui d’Iran borde le puits sombre ?

Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,

Qu’un cheval au galop met toujours en courant

Cent ans à sortir de son ombre?

 

Veux-tu pour me sourire, un bel oiseau des bois,

Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,

Plus éclatant que les cymbales?

Que veux-tu? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux?

Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

Je veux de la poudre et des balles.

timbre grec de 1971 commémorant la victoire navale de Samos contre les Turcs

timbre grec de 1971 commémorant la victoire navale de Samos contre les Turcs

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