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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 17:23

Le 17 août 1884, Aristide Briand, qui avait 22 ans, publia un article dans le journal « La Démocratie de l'Ouest » de Saint Nazaire. Ce fut le premier article de Briand. Pour un coup d'essai, est-ce que ce fut un coup de maître ? Chacun en jugera mais cela ne passa pas inaperçu !

Le sujet : Le 4 août 1884, Jules Ferry alors Président du Conseil (il le fut du 21 février 1883 au 30 mars 1885) avait réuni « l'Assemblée Nationale » en Congrès constitutionnel à Versailles. On notera, au niveau du vocabulaire, que « l'Assemblée Nationale » de l'époque correspondait au Parlement d'aujourd'hui et comprenait 2 chambres : le Sénat et la Chambres des députés. Le Sénat était alors régi par la loi constitutionnelle du 24 février 1875 et comprenait 300 membres dont 75 élus par l'Assemblée Nationale (c'est-à-dire par les 2 chambres) qui étaient inamovibles une fois élus. Les 225 autres étaient élus par les représentants des communes, et des départements. Les pouvoirs du Sénat étaient au moins égaux à ceux de la Chambre des Députés. Léon Gambetta avait déjà essayé en vain de réformer le Sénat. En août 1884 Ferry s'y essaya, mais les Sénateurs firent feu de tous bois et sauvegardèrent l'essentiel de leurs prérogatives. On sait que bien d'autres ont cherché à réformer le Sénat dont Charles De Gaulle qui proposa par référendum du 27 avril 1969 de fusionner le Sénat avec le Conseil économique et social. Ce référendum portait également sur la régionalisation. Devant l'échec de la consultation De Gaulle démissionnait dès le 28 avril.

Mais voici le texte de Briand que j'emprunte à Georges Suarez dans sa biographie de Briand, tome 1 (publié en 1938) chapitre premier :

« Le sort en est jeté. Sous le fouet qui la dompte, la majorité rampante a franchi le Rubicon du déshonneur. Et maintenant la farce est jouée. Le rideau versaillais vient de retomber lourdement, dérobant sous ses plis, à l'indignation des républicains honnêtes, les derniers et faux accords de ce burlesque vaudeville que Ferry nomme le Congrès et que j'appellerai, moi, plus justement, l’écœurante prostitution de la Chambre.

Hélas ! Versailles, qui jadis sentit gronder dans ses entrailles les aspirations gigantesques du génie populaire, aura assisté cette année au hideux accouplement de la fille du Suffrage universel avec le vieux goutteux rejeton qu'enfanta sournoisement le suffrage restreint, dans une arrière pensée monarchique (le rejeton est le Sénat et le suffrage restreint son mode de désignation). De cette union grotesque...le résultat ? Un produit rachitique, frappé d'impuissance, complètement inhabile à diriger l'économie politique d'une grande nation.

Où donc sont-elles ces belles promesses, que chaque député emportait dans son sac, au début de cette législature ?...A la République désormais, disait chacun avec emphase, il faut une constitution solide et républicaine. Plus de Sénat ! Ou tout au moins changement radical dans son mode de recrutement.

Des réformes, tel est le mot de ralliement qui devait grouper, autour de lui, tous les républicains du Quai d'Orsay...

mais où sont donc les neiges d'antan ?...

Ferry a paru et son souffle corrupteur a balayé toutes ces belles dispositions. On s'est rangé peu à peu dans l'esclavage d'un seul homme, et de compromissions en compromissions, on en est venu à passer la jambe à toute pudeur : voilà comment cette Chambre en qui le pays avait mis sa confiance s'est faite, à plaisir, le foyer de toutes les trahisons. Toutefois, comme on pouvait prévoir, dans l'avenir, les questions indiscrètes des électeurs au sujet de cette révision tant désirée et si solennellement promise, la majorité inquiète a confié ses peines au Grand Maître, dont la tortueuse imagination dans un accès de machiavélisme, a enfanté le Congrès-eunuque. N'ayez de soucis, désormais, mes chéris, a-t-il dit en caressant sa meute, tout le monde, vous le verrez, sera content. On escamotera bien un peu de cette révision chère à mon âme, mais enfin on révisera....si peu que ce soit. Et ils l'ont fait comme il l'avait prescrit ! Ils n'ont pas eu honte, les braves gens, de tendre la main à ce Sénat dont ils avaient reçu l'ordre formel d'ébranler la base ! Ils ont même parlé de contrats d'honneur, s'il vous plaît, comme si les élus de toute la France avaient jamais eu mission de contracter, au nom de la République, avec les élus de quarante mille âmes ! (allusion aux représentants des 40.000 communes chargées d'élire les Sénateurs) Comme si le bourreau pouvait traiter avec la victime que réclame la société !

Aussi avec quel empressement digne d'intérêt, les vénérables du Luxembourg (le palais du Luxembourg est le siège du Sénat), qui n'avaient jamais pu entendre parler de révision sans faire la grimace, ont saisi cette loyale main à eux si galamment offerte. Ricanant doucement dans leurs vieilles barbes, ils ont même daigné, les braves pères conscrits, dicter leurs conditions : puis au sein de cette assemblée qui devait les exécuter tout remplis d'allégresse et de santé, ils y sont allés, eux aussi, de leurs petits hurlements, remuant les couteaux à papier, s'agitant en cadence, tout prêts, dans une noble ardeur, à réclamer de nouvelles attributions législatives.

J'ai assisté à une seule séance du Congrès et mon impression subite a été qu'il s'y passait une besogne inavouable, et je n'eus pas besoin de loupe pour distinguer nettement les fils qui font mouvoir ce détestable pantin qu'on nomme la majorité. Avec quel acharnement bête et servile, ils escamotaient la discussion, couvrant, de leurs hurlements les protestations indignées des républicains sincères ! A voir ces faces d'esclaves pâles et bouleversées par la fureur et l'impatience, je ne pouvais mieux les comparer, en moi-même, qu'à ces criminels qui, leur forfait accompli, s'efforcent d'étouffer, dans l'orgie, la suprême agonie de leur conscience aux abois.
Quelle mine féconde d'observations curieuses que ces basses mœurs parlementaires si elles n'avaient , entre autres conséquences graves, pour résultat regrettable de nous rendre ridicules aus yeux de l'Europe enti
ère !

Quand on suppute, avec soin, la valeur morale des intrigants qui nous gouvernent ; quand on voit en pleine réplique un prétendant souffleter de sa charité hypocrite les moribonds de l'épidémie ; quand on examine le délabrement des finances, et qu'on songe à l'armée décimée et compromise dans des aventures lointaines, on se demande avec stupeur s'il n'avait pas raison ce député, quand il parlait de Chambre infâme et pourrie, et si réellement tous ces gens-là ne nourrissent pas, dans l'ombre, quelque sinistre trahison.

Où tout cela nous mènera-t-il ?

Faudra-t-il donc que le peuple violemment sollicité par tous ces dégoûts, prouve encore une fois qu'il a à sa disposition de larges et puissantes mains pour étouffer les intrigues et pétrir lui-même sa rude besogne ? Ou bien, plus pacifique, le suffrage universel suffira-t-il à purger la République en la dotant, dans quelques mois, d'une législature enfin digne d'elle, c'est-à-dire libre et indépendante ?

Faisons des vœux pour qu'il en soit ainsi et quand à ces illustres constitutionnels qui viennent de nous fournir un si bel échantillon de leurs capacités et de leur zèle républicain, donnons-leur rendez-vous aux élections prochaines, c'est là qu'ils seront jugés enfin sévèrement par nous au poids de leur fidélité et de leurs actes. »

Quand j'ai lu ce texte, il m'a fait penser aux diatribes de Mélenchon contre le Président et son gouvernement, sauf que Briand était jeune en écrivant le texte ci-dessus et que parvenu au pouvoir il composa, comme beaucoup, avec le principe de réalité. En outre Jules Ferry n'est plus là pour exposer sa thèse.

Chacun est par ailleurs libre avec le texte de Briand de faire tous les parallèles qu'il peut avoir envie de faire.

J.D. 22 mai 2013

Jules Ferry (La Poste 1950)

Jules Ferry (La Poste 1950)

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