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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 09:34

Il y eut en 1910 la plus importante crue connue de la Seine et de certains de ses affluents. A Paris même, l'eau monta sans discontinuer une dizaine de jours. Le maximum fut atteint le 28 janvier, jour où le zouave du pont de l'Alma eut de l'eau jusqu'aux épaules. La décrue s'étala sur 35 jours. Armand Fallières était Président de la République, Aristide Briand Président du Conseil. Voici l'intéressante description qu'en fait Georges Suarez dans sa biographie d'Aristide Briand (tome II publié en 1938, chapitre VI) :

« Un matin de janvier 1910, les plaines de l'Ile-de-France disparurent sous les eaux des fleuves en crue. Ce fut un désastre dont Paris subit les plus graves effets. La Seine , emportant passerelles et garde-fous, montait sans cesse, battant les berges et les assises des ponts de ressacs inquiétants. La gare Saint-Lazare était menacée dans ses fondations. L'ambassade d'Allemagne, complètement submergée, avait été abandonnée par ses hôtes. On atteignait le Palais-Bourbon en barque et l'on pêchait le goujon dans les salles d'attente de la gare d'Orsay. La circulation était interrompue et les communications coupées par des petits lacs où les soldats servaient de passeurs au public. A Clichy, les conduites d'eau avaient éclaté et l'inondation, en flots boueux et jaunes, fouillait tous les quartiers. De la rue de l'Université à la rue de Lille, on ne circulait qu'en bateau. Les sous-sols des Affaires étrangères et du Palais de Justice étaient noyés. L'eau dévalait en ruisseaux dans les rues et ramenait des égouts de hideuses épaves. Dans la banlieue, le fleuve avait isolé des millions de gens qui n'avaient plus ni abris ni vivres. Il y eut de nombreux morts. Les cimetières étaient inondés, les cadavres que les eaux rejetaient restaient sans sépulture. La Seine coulait comme une route mouvante entre les maisons chancelantes, tourbillonnait autour des arbres dénudés qui tendaient leurs branches épuisées vers le ciel noir. Le spectacle était grandiose, tragique. Toute la journée, une foule angoissée regardait passer l'interminable défilé des trophées que le flot rapportait des champs dévastés. Le bétail, ventre en l'air, entre les meules de paille qui s'effilochaient dans l'eau, des tonneaux, des meubles, des morts roulaient dans cette course éperdue du courant, ou s'accrochaient aux arches des ponts comme dans un sursaut de vie. Le monde entier compatit au sort des sinistrés. Le tsar envoya 100.000 francs que l'on ne put accepter, le protocole s'opposant à ce que l'offrande d'un souverain étranger fût supérieure à celle du Président de la République. Or, M. Fallières n'avait donné que 20.000 francs. Nicolas II s'inclina et réduisit sa souscription à 10.000 francs. Le pape envoya 30.000 francs à l'archevêque de Paris. S'il les avait envoyés au ministre de l'Intérieur, il aurait mis celui-ci dans l'obligation de le remercier, et aussi de renouer des relations avec le Vatican. Encore une occasion manquée ! L'Allemagne organisa des souscriptions et Guillaume II versa personnellement 10.000 francs. Certains hommes d'extrême-droite manifestèrent dans la circonstance un curieux état d'esprit. Antonin Dubost, au Sénat, venait d'adresser au nom de l'Assemblée, ses condoléances émues aux victimes quand Delahaye lui jeta : Vous êtes châtiés pour votre impiété ; vous craignez de vous humilier devant Dieu !

A cet anathème, Briand répliqua par un bel hommage à la réconciliation nationale imposée par la catastrophe. A un rédacteur du Gaulois, M. de Maizière, il dit :

On a beau nous railler, nous traiter de légers et de snobs, il y a une qualité que l'on ne nous retirera ni aux uns, ni aux autres, c'est cette vaillance commune, le meilleur de notre patriotisme français qui ne trouve son véritable rôle que devant un danger. Croyez-moi, ce malheur qui est tombé sur nous à l'improviste a plus fait pour l'apaisement des partis et des sectes qu'un discours de Périgueux. (voir ci-après) L'étranger qui a fui Paris menacé pourra revenir dans Paris réparé, assaini, joyeux d'avoir secoué son fardeau d'infortune.

Devant la catastrophe, en effet, l'opinion publique s'était ressaisie et avait oublié ses divisions dans un bel élan de solidarité nationale. Briand soutenu par toute la presse, fit face au danger avec un esprit de décision qui ne surprenait plus personne. Un conseiller municipal, Dausset, avait réclamé l'état de siège. Briand s'y opposa et donna directement ses instructions aux trois services intéressés : 1° au préfet de police pour le service d'ordre et la sécurité des personnes ; 2° au préfet de la Seine pour le ravitaillement et la distribution des secours ; 3° au gouverneur militaire de Paris pour le concours de l'armée et la protection des immeubles endommagés (20.000 rien qu'à Paris même) contre les pillards.

Puis il visita les quartiers sinistrés, les hôpitaux, et seconda le zèle des sauveteurs par ses apparitions dans les endroits les plus périlleux. Enfin, les eaux se retirent lentement découvrant dans leur retraite d'immenses dévastations. Le 10 février, Clémenceau dans l'Aurore félicita le gouvernement : Il sort à son honneur de la catastrophe. Tout a été fait avec tact, sang-froid et méthode

Le péril écarté, la France revint à ses querelles. »

L'allusion à Périgueux concerne un discours qu'y prononça Briand le 10 octobre 1909, juste avant la rentrée parlementaire. Ce discours complètement oublié aujourd'hui fit sensation à l'époque, il dénotait une intelligence et une hauteur de vue, hélas, peu commune chez nos politiques. Voici quelques extraits des commentaires qu'en fait Suarez (livre II, chapitre VI) :

« Briand ouvrit la saison politique par un grand discours qui est resté dans l'Histoire du régime, comme l'aurore de temps nouveaux. Il y sonnait le glas de tous les vieux sectarismes, y jetait la définition d'un apaisement généreux et fécond et exhortait la France à se libérer des luttes fratricides, à faire passer un grand souffle purificateur à travers les petites marres stagnantes croupissantes qui se forment et s'étendent un peu partout dans le pays.

Les « marres stagnantes » firent fortune. L'image est restée dans le vocabulaire des polémistes qui s'en servent, quelquefois, pour dénoncer chez l'adversaire les erreurs qu'ils sont les premiers à entretenir dans leurs troupes. Ce discours de Périgueux, chez Briand, était une solennelle déclaration de paix à l'intérieur. La paix semble bien avoir été sa mission depuis les années où il militait dans les rangs révolutionnaires. Syndicaliste, il avait préconisé la révolution « légalitaire », sans effusion de sang, ni barricades. Socialiste, il avait recommandé l'union de tous les républicains. Ministre, il avait fait d'une loi de haine un instrument de paix. Chef de gouvernement, il tentait de regrouper autour du même drapeau, la collectivité nationale...

Si Briand était resté un homme de parti, il n'aurait jamais eu toutes ses aises pour pacifier les consciences et les esprits. S'il ne s'était pas dégagé de la mystique de gauche, pendant les durs débats sur la séparation des Eglises et de l'Etat, il n'aurait jamais fait accepter la loi par ses adversaires....

Au moment où il prononça le discours de Périgueux, le régime parlementaire traversait une crise de discrédit.(déjà!). Les députés n'assistaient que fort irrégulièrement aux séances et chargeaient leurs voisins de les remplacer au moment du vote, (déjà!) ce qui créait dans les scrutins un tel désordre qu'on ne connaissait les résultats qu'après pointage. Le public s'en était vivement ému. Il était déjà dressé contre le Parlement depuis le relèvement de l'indemnité parlementaire à 15.000 francs (déjà!). Cette désaffection croissante à l'égard du régime donnait de la force et des arguments aux partisans de la représentation proportionnelle contre les « arrondissementiers ». Certains passages du discours de Briand répondaient à ces mouvements de l'opinion. Il les encadrait dans une doctrine de la réconciliation nationale comme il n'en fut jamais formulé...

Il sait le coût des expériences trop audacieuses : la démocratie ne vit pas que de réformes sociales. Elle vit aussi de la prospérité du pays. Il faut pour que le pays prospère, lui donner l'ordre, la sécurité et la paix. C'est le premier devoir d'un gouvernement... »

J.D. 30 août 2013

P.S. La récapitulation thématique des notes de ce blog se trouve sur la fiche N° 76 http://jean.delisle.over-blog.com/article-blog-liste-des-articles-111165313.html

vue de Paris durant l'inondation de 1910

vue de Paris durant l'inondation de 1910

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