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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 06:49

Dans le tome 1, publié en juillet 1938, de la biographie qu'il a consacrée à Aristide Briand, Georges Suarez peint la situation de la Société, surtout parisienne, lorsque le jeune Briand, venant de Saint Nazaire, commence des études de droit à Paris, au début des années 1880, tout en travaillant chez un avoué. Voici ce texte :

« La vie de Paris était encore fleurie, dans ses folies, de sentiments et de grâce. On y prenait le temps de vivre, de bien vivre. Les fiacres roulaient, au trot de chevaux dociles et sages. On disait au cocher : A l'heure et droit devant vous !

Et il partit au rythme lent de ce siècle pas trop pressé. Le tintement léger des tramways, dans la rumeur des rues, les omnibus à impériale, les terrasses que fleurissaient de leurs larges chapeaux les élégantes de ce temps, les cafés bourdonnant de bruits heureux, de potins de coulisses, de propos légers, les théâtres et les concerts régnaient sur les boulevards et les goûts du jour. La bataille politique où Georges Clemenceau se taillait contre Jules Ferry une réputation de démolisseur, les fringants équipages du Bois où trônait la belle Léonide Leblanc, les duels sensationnels, la toilette des femmes, leurs robes longues et compliquées qui mesuraient le plaisir des hommes, les salons où se faisaient et se défaisaient les réputations, l'esprit des revuistes et des chansonniers, l'insouciance des nuits, partout le vice cynique et bon garçon donnaient au panorama parisien un charme et une séduction sans réplique nulle part.

Mais derrière ce décor, brillant des mille feux de la rampe, une bourgeoisie vit, écrit Edouard Drumont, réfugiée dans l'hypocrisie comme dans une citadelle : Toi, tu n'as qu'une qualité, lançait une femme de Gavarni à son mari, tu es hypocrite ! Telle peut être la devise de la bourgeoisie de cette époque. Ses tares entretiennent la verve des boulevardiers, des auteurs gais, et le génie divers d'un Flaubert, d'un Maupassant, d'un Zola, d'un Mirbeau. Les scandales ébranlent le vieil édifices social. Ils le sapent par la base. Le respectable corps des notaires qui est, en quelque sorte, la bourgeoisie elle-même, est décimé par les arrêts de justice. En six ans, de 1880 à 1886, les statistiques révèlent que les fonds détournés par quelques-uns de ces officiers ministériels, se montent à près de 70 millions de francs. La corruption est partout. Elle a pénétré à l'Elysée. Déjà de fâcheux bruits circulent sur certains actes suspects de Wilson, le gendre du président Grévy. On raconte qu'il a fait de la demeure du chef de l'Etat une officine où les décorations, les faveurs, les nominations sont tarifées et à la portée du plus offrant. La découverte du scandale va être le prélude de bien d'autres, non moins graves.

Ces symptômes de désagrégation sociale se manifestent au milieu d'une crise économique qui affecte toutes les branches de l'activité nationale. Les vignes sont ravagées par le phylloxera ; les blés américains et les sucres de betterave allemands concurrencent dangereusement nos produits ; on a élevé les salaires de l'ouvrier agricole pour le retenir aux champs; l'industrie se plaint de la lutte inégale qu'elle doit soutenir contre les importations étrangères. Le malaise se traduit d'abord par des grèves qui éclatent aux mines d'Anzin et par la diminution de notre commerce extérieur. Tandis que le Paris des boulevards s'amuse et fait des mots, les faubourgs grondent et la lutte s'organise. La double faillite menaçante de la société et du système économique, encourage les partis réformateurs à profiter des circonstances.
Le radicalisme reprend de l'élan, sous l'impulsion de Clemenceau, de Pelletan, de Madier-Monjau. Lui-même bientôt sera débordé par le scandale. Les socialistes sont encore fort divisés. A la suite du congrès de Saint-Etienne, en 1882, ils se sont scindés en deux tronçons ; les possibilistes et les guesdistes ; les blanquistes qui sont revenus d'exil à la faveur de la loi d'amnistie, ont fondé un groupe à part avec le Comité révolutionnaire central. Les premiers se sont déclarés hostiles au marxisme et partisans de réformes immédiates adaptées aux nécessités de l'heure et du lieu. Ils recommandent l'application de la doctrine dans le cadre de la région, le fractionnement des buts jusqu'à ce que le socialisme soit réalisable, en un mot, la politique des possibilités. Jules Guesde, dans son journal l'Egalité, condamne les théories des possibilistes et annonce la création d'un nouveau parti. En 1884, les possibilistes ont tenu leur congrès à Rennes et les guesdistes à Roubaix ; mais depuis 1881, le socialisme avait un représentant à la ch
ambre (des députés) : Clovis Hugues et deux tribunes : la bataille de Lissagaray et le Cri du peuple, de Jules Vallès qui rentrait d'exil.....

On suivait attentivement les progrès des grèves qui commençaient à éclater dans le Nord de la France. On s'intéressait à l'évolution du socialisme. On applaudissait Clemenceau, l'adversaire des guerres coloniales....

Le romantisme quarante-huitard (de la révolution de 1848), avec sa grandiloquence et sa pauvreté intellectuelle avait conquis la foule ; des éditeurs avisés répandaient dans les quartiers ouvriers, par fascicules bon marché, les Misérables, Notre-Dame de Paris, le Juif errant. Pas un jour ne s'écoulait sans que Victor Hugo reçut l'hommage de Paris ou de délégations étrangères. Il régnait sur l'opinion publique et laissait tomber de ses lèvres des oracles que l'on recueillait pieusement. Ainsi se dessinaient, se préparaient les futurs assauts contre le vieil ordre social. »

Corruption, crise économique, concurrence étrangère, déficit du commerce extérieur, luttes et divisions politiques... Chacun jugera si ce texte aurait dû avoir pour titre : Il n'y a rien de nouveau sous le soleil !

J.D. 3 juin 2013

construction de la statue de la Liberté dans les ateliers de Bartholdi à Paris rue Chazelles en 1879

construction de la statue de la Liberté dans les ateliers de Bartholdi à Paris rue Chazelles en 1879

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