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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 16:24

Alexandre Dumas a consacré un assez long développement à la Cité des Papes au moment de la Révolution française. C'est dans « Les Blancs et les Bleus », œuvre de 1867/1868, dans la troisième partie intitulée « le 18 fructidor » (4 septembre 1797, jour d'un coup d'Etat d'une partie du Directoire conduite par Barras contre l'autre partie jugée trop favorable aux royalistes. Ceux qui furent arrêtés furent déportés en Guyane, chapitres IX à XI. Ce texte présente de l'intérêt non seulement pour l'histoire d'Avignon, mais comme témoin des comportements humains dans les périodes troublées : pas très rassurant ! Mais hélas... Je ne sais pas si les Avignonnais connaissent ce texte, mais le voici ; (le texte de Dumas est en italique, les compléments entre-parenthèses et en écriture droite sont des ajouts que j'ai mis pour expliciter certains points du texte de Dumas) :

 

« Pour ceux qui connaissent Avignon, il y avait alors, et il y a encore aujourd'hui, il y a toujours eu deux villes dans la ville : la ville romaine, la ville française.

La ville romaine, avec son magnifique palais des Papes, ses cent églises plus somptueuses les unes que les autres, ses cloches innombrables, toujours prêtes à sonner le tocsin de l'incendie ou le glas du meurtre.

La ville française, avec son Rhône, ses ouvriers en soieries, et son transit croisé qui va du nord au sud, de l'ouest à l'est, de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin ; la ville française était la ville damnée, la ville envieuse d'avoir un roi, jalouse d'obtenir des libertés, et qui frémissait de se sentir terre esclave, terre ayant le clergé pour seigneur.

Le clergé, non pas le clergé tel qu'il a été de tout temps dans l'Eglise gallicane, et tel que nous le connaissons aujourd'hui, pieux, tolérant, austère aux devoirs, prompt à la charité, vivant dans le monde pour le consoler et l'édifier sans se mêler à ses joies ni à ses passions, mais le clergé tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la cupidité, c'est-à-dire ces abbés de cour rivaux des abbés romains, oisifs, élégants, hardis, rois de la mode, autocrates des salons et coureurs de ruelles. Voulez-vous un type de ces abbés-là ? Prenez l'abbé Maury, orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils d'un cordonnier, et plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.

Nous avons dit : Avignon, ville romaine ; ajoutons : Avignon ville de haines. Le cœur de l'enfant, pur partout ailleurs de mauvaises passions, naissait là plein de haines héréditaires, léguées de père en fils depuis huit cents ans (on ne sait pas à quoi correspond cette référence à 800 ans de Dumas ; les papes ne sont arrivés en Avignon qu'en 1309), et, après une vie haineuse, léguait à son tour l'héritage diabolique à ses enfants. Dans une pareille ville, il fallait prendre un parti et, selon l'importance de sa position, jouer un rôle dans ce parti.

Le comte de Fargas était royaliste avant d'habiter Avignon ; en arrivant à Avignon, pour se mettre au niveau, il dut devenir fanatique. Dès lors, on le compta comme un des chefs royalistes et comme un des étendards religieux. C'était nous le répétons en 87 (1787), c'est-à-dire à l'aurore de notre indépendance. Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville française se leva-t-elle, pleine de joie et d'espérance. Le moment était enfin venu pour elle de contester plus haut la concession faite par une jeune reine mineure pour racheter ses crimes, d'une ville, d'une province, et, avec elle, d'un demi-million d'âmes. De quel droit ces âmes avaient-elles été vendues pour toujours à un maître étranger ? (il s'agit de Jeanne 1ère, reine de Naples et comtesse de Provence qui vendit la ville d'Avignon au pape Clément VI en 1348. Avignon et le Comtat Venaissin ne furent réunis à la France qu'en 1791. Cette Jeanne fut mariée 4 fois. Son premier mari fut assassiné et Jeanne fut soupçonnée d'être à l'origine du meurtre pour récupérer le pouvoir que son mari lui ôtait. D'où l'allusion de Dumas disant qu'elle avait vendu Avignon pour racheter ses crimes. Jeanne était la fille de Charles III d'Anjou. Un Charles d'Anjou avait hérité de la Provence par son mariage avec Béatrice de Provence fille de Béatrice de Savoie et de Raimond Béranger comte de Provence).

La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l'embrasement fraternel de la Fédération. Paris tout entier avait travaillé à préparer cette immense terrasse, où soixante-sept ans après ce baiser fraternel donné, il vient de convoquer l'Europe entière à l'Exposition universelle, c'est-à-dire au triomphe de la paix et de l'industrie sur la guerre. Avignon seul était excepté de cette grande agape ; Avignon seul ne devait point avoir part à la communion universelle ; Avignon, lui aussi, n'était-il donc pas la France ? (la fête de la Fédération eut lieu à Paris au Champ-de-Mars le 14 juillet 1790 pour célébrer le premier anniversaire de la prise de la Bastille. Il y eut au même endroit une exposition universelle en 1867, soit 77 ans plus tard et non 67, mais Dumas n'était pas comptable).

On nomma des députés ; ces députés se rendirent chez le légat (le représentant du Pape, on est en 1790) et lui donnèrent vingt-quatre heures pour quitter la ville. Pendant la nuit, le parti romain, pour se venger, ayant le comte de Fargas à sa tête, s'amusa à pendre à une potence un mannequin portant la cocarde tricolore.

On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges se précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux, mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lâché, une fois bondissant, le ciel lui-même n'a point essayé de l'arrêter.

A la vue de ce mannequin aux couleurs nationales se balançant au bout d'une corde, la ville française se souleva de ses fondements en poussant des cris de rage. Le comte de Fargas qui connaissait ses Avignonnais, s'était retiré, la nuit même de la belle expédition dont il avait été le chef, chez un de ses amis, habitant la vallée de Vaucluse. Quatre des siens, soupçonnés à juste titre d'avoir fait partie de la bande qui avait arboré le mannequin, furent arrachés de leurs maisons et pendus à sa place. On prit de force, pour cette exécution, des cordes chez un brave homme nommé Lescuyer, qui dans le parti royaliste fut à tort accusé de les avoir offertes. Cela se passait le 11 juin 1790.

La ville française tout entière écrivit à l'Assemblée nationale qu'elle se donnait à la France, et avec elle son Rhône, son commerce, le Midi, la moitié de la Provence. L'Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction ; elle ne voulait pas se brouiller avec Rome, elle ménageait le roi (la chute de la royauté française ne date que du 10 août 1792, jour de la prise des Tuileries); elle ajourna l'affaire.

Dès lors, le mouvement patriote d'Avignon était une révolte, et le pape était en droit de punir et de réprimer. Le pape Pie VI ordonna d'annuler tout ce qui s'était fait dans le Comtat Venaissin, de rétablir le privilège des nobles et du clergé et de relever l'inquisition dans toute sa rigueur. Le comte de Fargas rentra triomphant à Avignon, et non seulement ne cacha plus que c'était lui qui avait arboré le mannequin à la cocarde tricolore, mais encore il s'en vanta. Personne n'osa rien dire. Les décrets pontificaux furent affichés.

Un homme, un seul, en plein jour, à la face de tous, alla droit à la muraille où était affiché le décret et l'en arracha. Il se nommait Lescuyer. C'était le même qui avait déjà été accusé d'avoir fourni des cordes pour pendre les royalistes. On se rappelle qu'il avait été accusé à tort. Celui-ci n'était point un jeune homme, il n'était donc point emporté par la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard, qui n'était pas même du pays. Il était français, picard, ardent et réfléchi à la fois. C'était un ancien notaire établi depuis longtemps à Avignon. Ce fut un crime dont l'Avignon romain tressaillit, un crime si grand que la statue de la Vierge en pleura.

Vous le voyez, Avignon, c'est déjà l'Italie ; il lui faut à tout prix des miracles, et, si le ciel n'en fait pas, il se trouve quelqu'un pour en inventer. Ce fut dans l'église des Cordeliers que le miracle se fit. La foule y accourut.

Un bruit se répandit, qui mit le comble à l'émotion. Un grand coffre bien fermé avait été transporté par la ville. Ce coffre avait excité la curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir ? Deux heures après, ce n'était plus un coffre dont il était question, c'était dix-huit malles se rendant au Rhône. Quant aux objets que contenaient ces malles, un portefaix l'avait révélé, c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon. Les effets du mont-de-piété ! C'est-à-dire la dépouille des pauvres ! Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu de monts-de-piété pourraient se vanter d'être aussi riches que l'était celui d'Avignon. Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol, un vol infâme. Blancs et bleus, c'est-à-dire patriotes et royalistes, coururent à l'église des Cordeliers, non pas pour voir le miracle, mais criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte.

M. de Fargas était naturellement à la tête de ceux qui criaient le plus fort. Or Lescuyer, l'homme aux cordes, le patriote qui avait arraché les décrets du Saint-Père, l'ancien notaire picard, était le secrétaire de la municipalité ; son nom fut jeté à la foule, comme ayant non seulement commis les méfaits ci-dessus, mais encore comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser enlever les effets. On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l'amener à l'église. On le trouva dans la rue, se rendant tranquillement à la municipalité. Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent avec des cris féroces dans l'église.

Arrivé là, Lescuyer comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings tendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort, Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de l'enfer oublié par Dante. La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui avait pour cause les cordes prises de force dans sa boutique et la lacération des affiches pontificales.

Il monta à la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix d'un homme qui non seulement croit n'avoir aucun reproche à se faire, mais qui encore, est prêt à recommencer : Citoyens, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire , je me suis comporté en conséquence.

Les blancs comprirent que si Lescuyer, à qui ils voulaient mal de mort, s'expliquait, Lescuyer était sauvé. Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Obéissant à un signe du comte de Fargas, ils se jetèrent sur lui, l'arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute aboyante qui l'entraîna vers l'autel, en proférant cette espèce de cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement du tigre, ce meurtrier Zou ! zou ! zou ! particulier à la populace avignonnaise.

Lescuyer connaissait ce cri sinistre ! Il essaya de se réfugier au pied de l'autel. Il y tomba. Un ouvrier matelassier, armé d'un gourdin, venait de lui asséner un si rude coup sur la tête que le bâton s'était brisé en deux morceaux.

Alors, on se précipita sur ce pauvre corps, et, avec ce mélange de férocité et de gaieté particulier aux gens du Midi, les hommes, en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les femmes, afin qu'il expiât les blasphèmes qu'il avait prononcés, lui découpaient ou plutôt lui festonnaient les lèvres avec leurs ciseaux. De tout ce groupe effroyable sortait un cri, ou plutôt un râle. Ce râle disait : Au nom du ciel ! Au nom de la Vierge, au nom de l'humanité ! Tuez-moi tout de suite !

Ce râle fut entendu. D'un commun accord, les assistants s'éloignèrent. On laissa le malheureux, défiguré, sanglant, savourer son agonie. Elle dura cinq heures, pendant lesquelles, au milieu des éclats de rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps palpita sur les marches de l'autel. Voilà comme on tue à Avignon. Attendez, et tout à l'heure vous verrez qu'il y a une autre façon encore.

En ce moment, et comme Lescuyer agonisait, un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété – chose par où il eût fallu commencer -, afin de s'informer si le vol était réel. Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti une balle d'effets.

Dès lors, ce n'était plus comme complice d'un vol que Lescuyer venait d'être si cruellement assassiné, c' était comme patriote.

Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de ce dernier parti qui dans les révolutions n'est ni blanc ni bleu, mais couleur de sang. Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale célébrité qu'il suffit de les nommer pour que chacun, même parmi les moins lettrés, les connaisse. C'était le fameux Jourdan. Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que c'était lui qui avait coupé le cou du gouverneur de la Bastille, aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tête. Ce n'était pas son nom. Il s'appelait Mathieu Jouve ; il n'était pas provençal, il était du Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre – la guerre l'eût peut-être rendu plus humain – puis cabaretier à Paris. A Avignon, il était marchand de garance.

Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y laissa la moitié de sa troupe, et avec le reste marcha sur l'église des Cordeliers, précédé de deux pièces d'artillerie. Il mit les canons en batterie devant l'église, et tira à tout hasard. Les assassins se dispersèrent comme une volée d'oiseaux effarouchés, se sauvant les uns par la fenêtre, les autres par la sacristie, et laissant quelques morts sur les degrés de l'église. Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et entrèrent dans le saint lieu.

Il ne restait que la statue de la Vierge et le malheureux Lescuyer. Il respirait encore, et, comme on lui demanda quel était son assassin, il nomma non pas ceux qui l'avaient frappé, mais celui qui avait donné l'ordre de le frapper. Celui qui en avait donné l'ordre, c'était, on se le rappelle, le comte de Fargas.

Jourdan et ses hommes se gardèrent bien d'achever le moribond, son agonie était un suprême moyen d'excitation. Ils prirent ce reste de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportèrent saignant, pantelant, râlant. Ils criaient : Fargas ! Fargas ! Il nous faut Fargas !

Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres. Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient maîtres de la ville. Lescuyer mourut sans que l'on s'aperçut même qu'il rendait le dernier soupir. Peu importait on n'avait plus besoin de son agonie.

Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait et, pour assurer la victoire à son parti, il arrêta ou fit arrêter quatre-vingts personnes à peu près, assassins ou prétendus assassins de Lescuyer, par conséquent complice de Fargas. Quant à celui-ci, il n'était point encore arrêté, mais on était sûr qu'il le serait, toutes les portes de la ville étant scrupuleusement gardées, et le comte de Fargas étant connu de toute cette populace qui les gardait.

Sur les quatre-vingts personnes arrêtées, trente peut-être n'avaient pas mis les pieds dans l'église, mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses ennemis, il est sage d'en profiter : les bonnes occasions sont rares. Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour Trouillas.

C'était dans cette tour que l'Inquisition donnait la torture à ses prisonniers. Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse suie qui montait avec la flamme du bûcher où se consumaient les chairs humaines. Aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de la torture précieusement conservé : la chaudière, le four, les chevalets, les chaînes, les oubliettes, et jusqu'aux vieux ossements, rien y manque. (Dumas écrit en 1867, cette tour se trouve à l'angle nord-est de l'ensemble du palais des papes, elle est maintenant occupée par les archives départementales du Vaucluse)

Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément VI (qui fut pape de 1342 à 1352), que l'on enferma les quatre-vingts prisonniers. Ces quatre-vingts prisonniers enfermés dans la tour Trouillas, on en était bien embarrassé. Par qui les faire juger ? Il n'y avait de tribunaux légalement organisés que les tribunaux du pape.

Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer ? Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, ou moitié peut-être, qui non seulement n'avaient point pris part à l'assassinat, mais qui même n'avaient pas mis le pied dans l'église. Les faire tuer, c'était le seul moyen : la tuerie passerait sur le compte des représailles.

Mais, pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain nombre de bourreaux. Une espèce de tribunal improvisé par Jourdan siégeait dans une des salles du palais. Il y avait un greffier, nommé Raphel ; un président, moitié italien, moitié français, orateur en patois populaire, nommé Barbe-Savournin de la Roua ; puis trois ou quatre pauvres diables, un boulanger, un charcutier ; les noms se perdent dans l'infinité des conditions. C'étaient ceux-là qui criaient : Il faut les tuer tous ; s'il s'en sauvait un seul, il servirait de témoin !

Les tueurs manquaient. A peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour, tous appartenant au petit peuple d'Avignon. Un perruquier, un cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier, tous armés à peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une baïonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-là d'un morceau de bois durci au feu. Tous refroidis par une fine pluie d'octobre ; il était difficile de faire de ces gens là des assassins.

Bon ! Rien est-il difficile au diable ? Il y a, en ces sortes d'événements, une heure où il semble que la Providence abandonne la partie. Alors, c'est le tour de Satan.

Satan entra en personne dans cette cour froide et boueuse, il avait revêtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire du pays, nommé Mende ; il dressa une table éclairée par deux lanternes ; sur cette table il déposa des verres, des cruches, des brocs, des bouteilles. Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux récipients ? On l'ignore, mais l'effet en est bien connu. Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang. Dès lors, on n'eut plus qu'à leur montrer la porte, ils se ruèrent dans les cachots.

Le massacre dura toute la nuit ; toute la nuit, des cris, des plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres. On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes ; ce fut long ; les tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés ; cependant ils y arrivèrent. A mesure qu'on tuait, on jetait morts, blessés, cadavres et mourants dans la cour Trouillas ; ils tombaient de soixante pieds de haut (soit un peu plus de 18 mètres); les hommes furent jetés d'abord, les femmes ensuite. A neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix criait encore du fond de ce sépulcre : Par grâce, venez m'achever, je ne puis mourir !

Un homme, l'armurier Bouffier, se pencha dans le trou, les autres n'osèrent.
Qui crie donc ? Demandèrent-ils.

C'est Lami, répondit Bouffier en se rejetant en arrière.

Eh bien, demandèrent les assassins, qu'as-tu vu au fond ?

Une drôle de marmelade, dit-il, tout pêle-mêle des hommes et des femmes, des prêtres et des jolies filles, c'est à crever de rire.

En ce moment, on entendit à la fois des cris de triomphe et de douleur, le nom de Fargas était répété par cent bouches. C'était en effet le comte que l'on amenait à Jourdan Coupe-Tête. On venait de le découvrir, caché dans un tombereau de l'hôtel du Palais-Royal. Il était à moitié nu et déjà tellement couvert de sang qu'on ne savait pas si, au moment où on le lâcherait, il n'allait pas tomber mort.

Les bourreaux que l'on eût crus lassés, n'étaient qu'ivres. De même que la vue du vin semble rendre des forces à l'ivrogne, l'odeur du sang semble rendre des forces à l'assassin.

Tous ces égorgeurs, qui étaient couchés dans la cour, à moitié endormis, ouvrirent les yeux et se soulevèrent au nom de Fargas. Celui-ci loin d'être mort , n'était atteint que de quelques légères blessures, mais à peine se trouva-t-il au milieu de ces cannibales qu'il jugea sa mort inévitable, et, n'ayant plus qu'une idée, celle de la rendre la plus prompte et la moins douloureuse possible, il se jeta sur celui qui se trouvait le plus proche de lui, tenant un couteau nu à la main, et le mordit si cruellement à la joue que celui-ci ne pensa qu'à une chose, à se débarrasser d'une cruelle douleur. Instinctivement, il étendit donc le bras devant lui, le couteau rencontra la poitrine du comte et s'y enfonça jusqu'au manche. Le comte tomba sans pousser un cri ; il était mort.

Alors, ce que l'on avait pu faire sur le vivant, on le fit sur le cadavre ; chacun se jeta sur lui, voulant avoir un lambeau de sa chair.

Quand les hommes en sont là, il y a bien peu de différence entre eux et ces naturels de la Nouvelle-Calédonie qui vivent de chair humaine. (c'est écrit en 1867)

On alluma un bûcher et l'on y jeta le corps de Fargas, et, comme si aucun nouveau dieu ni aucune nouvelle déesse ne pouvait être glorifié sans un sacrifice humain, la Liberté de la ville pontificale eut à la fois, le même jour, son martyr patriote dans Lescuyer, et son martyr royaliste dans Fargas. »

 

« Les Blancs et les Bleus » de 1867 est le premier volume d'une trilogie consacrée par Dumas à la Révolution et au premier empire : « Les compagnons de Jéhu » publié en 1856, mais qui dans les faits historiques suit « Les Blancs et les Bleus », enfin « Le chevalier de Saint Hermine » que Dumas était en train d'écrire lorsque la mort le trouva le 5 décembre 1870. Le manuscrit retrouvé au début du XXIe siècle fut édité en 2005. Ces romans historiques d'Alexandre Dumas sont beaucoup moins connus que d'autres. Il faut dire qu'ils couvrent une période très contrastée, où il y eut le meilleur comme le pire. Il n'y eut pas qu'en Avignon que des massacres abominables se commirent durant la Révolution : Paris, Nantes, Lyon , Marseille, Toulon etc etc Pour le lecteur remuer ce genre de passé n'est pas forcément très glorieux. Ceci explique peut-être le moindre succès.

J.D. 9 mars 2013

 

La récapitulation des fiches de ce blog, par thème, se trouve sur la fiche N° 76  http://jean.delisle.over-blog.com/article-blog-liste-des-articles-111165313.htlm

 

 

 

 

 

 

 

 

la tour Trouillas (tour carrée sur la vue) en 1958

la tour Trouillas (tour carrée sur la vue) en 1958

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 16:58

 

 

Voici ce qu'écrivait Theodor Mommsen, historien allemand (30.11.1817/1.11.1903, prix Nobel de littérature en 1902), dans son « Histoire romaine » livre quatrième, chapitre XI, sous le titre : « Déconfiture publique au-dedans et au-dehors » :

« La République romaine à ses débuts, c'était la cité avec son peuple libre, se donnant ses magistrats et ses lois , conduite par ces mêmes magistrats-rois qui la consultent, sans jamais sortir des barrières légales : autour de la cité, gravitaient, dans leur double orbite, les fédérés italiques, avec leur système de cités particulières, libres aussi, pareilles et apparentées de race à la ville de Rome ; et les alliés extra-italiques, composés des villes franches de la Grèce, des peuples et des souverainetés barbares, sous la tutelle plutôt que sous la domination de Rome. Résultat dernier et fatal de la Révolution, auquel, il faut le dire, les deux partis conservateurs et démocrates ont travaillé de part et d'autre, et comme d'entente ; au commencement de l'ère présente, l'édifice vénérable, ébranlé et lézardé en bien des endroits, était debout encore ; à la fin de la période, il n'en reste plus pierre sur pierre. Aujourd'hui le détenteur du pouvoir est ou un monarque, ou une oligarchie fermée, de nobles aujourd'hui, demain de riches. Le peuple a perdu la part qu'il avait au gouvernement. Les magistrats ne sont plus que des instruments passifs dans la main du maître. La cité de Rome s'est brisée sous l'effort d'un accroissement contraire à sa nature. La fédération italique s'est absorbée dans la cité romaine. La fédération extra-italique, en pleine voie de transformation, tombe dans la sujétion absolue. Tout le système politique enfin gît à terre : rien n'en reste, qu'une masse confuse d'éléments plus ou moins disparates. L'anarchie est imminente, et l'Etat, au-dedans et au-dehors, s'en va en pleine dissolution.

Le courant emporte toutes choses vers le despotisme : on ne dispute plus que sur le point de savoir qui sera le despote, ou d'un seul homme, ou de la petite coterie des grandes familles ou d'un sénat de financiers. Et sur cette route même, on descend la pente ordinaire. S'il est dans l'Etat libre un principe fondamental, c'est celui d'un utile contrepoids des forces contraires, réagissant immédiatement les unes sur les autres : ce principe, tous les partis l'ont perdu de vue : en haut comme en bas, on combat pour le pouvoir, avec le bâton des assommeurs d'abord, puis bientôt avec l'épée....
La pire amertume de ces temps amers, pour le patriote clairvoyant, c'est que tout espoir, tout effort était défendu à ses aspirations. Le soleil de la liberté descendait à l'horizon, emportant à jamais ses dons fécondants : et le crépuscule s'étendait sur ce monde, si brillant naguère. Catastrophe accidentelle, dira-t-on ! Pas le moins du monde : amour de la patrie, génie, rien n'y pouvait : la République périssait par les vieilles maladies du corps social, et surtout par la chute des classes moyennes, que le prolétariat servile avait supplantées. Le plus habile des hommes d'Etat de Rome ressemblait à ce médecin, qui se demande à l'heure douloureuse lequel vaut mieux de prolonger l'agonie du mourant, ou d'en finir de suite avec elle....

Tout ce qu'on pouvait faire à Rome, c'était d'attendre, se demandant combien de temps la République continuerait à ne savoir ni vivre ni mourir ; si à la fin, elle trouverait dans quelque puissant génie son maître, et peut-être son second fondateur ; ou si elle s'abîmerait à sa dernière heure dans sa décrépitude et sa misère. »

 

Ce texte de Mommsen, chacun l'a compris, est relatif à la fin de la République romaine. République qui a duré 482 années (de -509 à -27), succédant à la royauté et précédent l'Empire.

L'Histoire, parait-il, n'est qu'un perpétuel recommencement. Si l'on sortait certaines phrases de Mommsen de leur contexte, on s'y croirait !

J.D. 3 mars 2013

César à Saint Apollinaire (au sud de Ravenne) photo Michèle Delisle juin 1992

César à Saint Apollinaire (au sud de Ravenne) photo Michèle Delisle juin 1992

organisation de la société romaine sous la République

organisation de la société romaine sous la République

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 19:33

grenadiers.jpg

 

 

en haut : photo du 25 juin 2011 : des soldats du Royal 22e Régiment à l'occasion d'une relève de la garde dans la forteresse de Québec. Au centre, mon petit-fils Romain et un bouc de l'Himalaya offert au régiment par la reine d'Angleterre. Leurs bonnets ressemblent à ceux des grenadiers à pied de la garde du premier empire français.
 

 

en dessous : photo du 12 février 2013, les piliers d'entrée de ma maison à Saint Jean d'Arvey Savoie

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 20:57

 

Voici un texte qui me parait intéressant sur la Révolution française. Il est d'Alexandre Dumas ; extrait de son roman historique « Les Blancs et les Bleus » publié en 1867 en feuilleton et en 1868 en livre.

Ces extraits se trouvent dans la partie 2 de l’œuvre, intitulée « le 13 vendémiaire », à partir du chapitre 1, le texte de Dumas est en italique, le reste constitue des précisions que j'ai ajoutées pour éclairer le texte de Dumas :

« ...ces deux terribles et cependant inévitables années 1794 et 1795...la Révolution avait dévoré ses enfants. Voyons à l’œuvre cette terrible marâtre.

Le 5 avril 1794, les cordeliers ont été exécutés.

Danton, Camille Desmoulins, Basire, Chabot, Lacroix, Hérault de Séchelles, et le pauvre poète martyr Fabre d'Eglantine, l'auteur de la plus populaire de nos chansons populaires : il pleut, il pleut bergère, sont morts ensemble, sur le même échafaud, où les ont poussés Robespierre, Saint-Just, Merlin (de Douai), Couthon, Collot d'Herbois, Fouché (de Nantes) et Vadier.

Puis est arrivé le jour des jacobins.

Vadier, Tallien, Billaud, Fréron accusent Robespierre d'avoir usurpé la dictature, et Robespierre, la mâchoire brisée d'un coup de pistolet (coup de pistolet attribué au gendarme Merda), Saint-Just, la tête haute, Couthon, les deux jambes broyées, Lebas, leurs amis enfin, tous ensemble, au nombre de vingt-deux, sont exécutés le lendemain de cette tumultueuse journée qui, dans l'histoire, porte la date fatale du 9-Thermidor (27 juillet 1794).

Le 10 thermidor, la Révolution vivait toujours, parce que la Révolution était immortelle, et qu'il n'appartient pas à un parti qui s'élève ou qui tombe de la tuer ; la Révolution vivait toujours, mais la République était morte !

Avec Robespierre et Saint-Just, la République a été décapitée...

Le lendemain et le surlendemain, quatre-vingt-deux jacobins suivirent Robespierre, Saint-Just et leurs amis sur la place de la Révolution. (c'est là que se trouvait la guillotine, aujourd'hui place de la Concorde)...

Le 17 mai 1795, un décret fermait définitivement la salle des Jacobins, berceau de la Révolution, soutien de la République. (créé en 1789, le club des Jacobins s'était installé dans l'ancien couvent des Jacobins rue Saint Honoré. Ce couvent appartenait à l'ordre des Dominicains , dont le premier établissement à Paris était situé rue Saint Jacques, ce qui fait qu'indirectement les terribles révolutionnaires jacobins devaient leur nom à ...Saint Jacques !)

Fouquier-Tinville, l'accusateur public, le collègue de la hache du bourreau, qui n'était pas plus coupable qu'elle, puisqu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres du Tribunal révolutionnaire, comme la hache lui avait obéi à lui-même, Fouquier-Tinville est guillotiné avec quinze juges ou jurés du Tribunal révolutionnaire.

Pour que la réaction soit complète, l'exécution a lieu en place de Grève.
L'ingénieuse invention de M. Guillotin a repris sa première place : seulement, les gibets ont disparu : l'égalité de la mort est consacrée.
(la guillotine fonctionna en France pour la première fois le 25 avril 1792 place de Grève, actuelle place de l'Hôtel de Ville, avant d'être déplacée place du Carrousel puis place de la Révolution, où furent exécutés Louis XVI, Marie Antoinette, Danton, Robespierre etc).

Le 1er prairial (il s'agit du premier prairial an III, c'est-à-dire du 20 mai 1795), Paris s'aperçoit que décidément il meurt de faim. La famine pousse les faubourgs sur la Convention. Hâves, déguenillés, affamés, ils envahissent la salle des séances ; le député Féraud est tué en voulant défendre le président Boissy d'Anglas.

Vu le trouble que cet événement a porté dans l'assemblée, Boissy d'Anglas s'est couvert.
On lui présente la tête de Féraud au bout d'une pique. Il se découvre pieusement, salue et remet son chapeau sur sa tête.

Seulement, pendant ce salut, de demi-révolutionnaire qu'il était, Boissy d'Anglas est devenu à moitié royaliste....

...Fréron (né à Paris en 1754, d'abord journaliste, ce Fréron fut élu député de Paris à la Convention le 14 septembre 1792, il siégea avec les Montagnards) ne savait pas s'arrêter dans sa cruauté, ne sachant point s'arrêter dans sa faiblesse. Envoyé à Marseille (il agissait comme député de la Convention « représentant du peuple en mission », il représentait en fait le Tribunal révolutionnaire qui avait été institué le 10 mars 1793) , il en fut l'épouvante. Carrier avait noyé à Nantes, Collot d'Herbois avait fusillé à Lyon ; à Marseille, Fréron fit mieux : il mitrailla.

Un jour qu'il supposait, après une décharge d'artillerie, que quelques-uns des condamnés s'étaient laissés tomber en même temps que ceux qui avaient été atteints et contrefaisaient les morts, le temps lui manquant pour passer, avant la nuit, la revue des survivants, il cria :

Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la patrie leur pardonne.
Les malheureux qui étaient restés sains et saufs crurent à cette parole et se relevèrent.
Feu ! Cria Fréron.

Et l'artillerie recommença ; seulement, cette fois, la besogne était bien faite, personne ne se releva plus.....(cela se passa fin octobre 1793, en bas de la Canebière. Fin décembre 1793, le même Fréron organisait les massacres à Toulon).

Quand il revint à Paris, Paris avait fait un pas vers la clémence ; l'ami de Robespierre se fit son ennemi, le jacobin fit un pas en arrière et se trouva être cordelier. Il flairait le 9-Thermidor...

...Elle (il s'agit de la Convention qui gouverna la France du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795. C'est durant cette période que se situe « la Terreur » qui fit selon les estimations 200.000 morts en France dont 40.000 par la guillotine) avait été mère cruelle.

Elle avait dévoré les girondins, les cordeliers et les jacobins, c'est-à-dire les plus éloquents, les plus énergiques, les plus intelligents de ses enfants.
Mais elle a été fille dévouée.

Elle a combattu à la fois, et avec succès, les ennemis du dehors et les ennemis du dedans.
Elle a maintenu l'unité et l'indivisibilité de la France.

Elle a mis quatorze armées sur pied ; elle les a mal nourries, c'est vrai ; mal habillées, c'est vrai ; mal chaussées, c'est vrai ; plus mal payées encore. Qu'importe ! Ces quatorze armées ont non seulement partout repoussé l'ennemi hors de la frontière, mais elles ont pris le comté de Nice, la Savoie, fait une pointe en Espagne et mis la main sur la Hollande.

Elle a créé le grand-livre de la dette nationale , l'Institut, l'Ecole polytechnique, l'Ecole normale, le musée du Louvre et le Conservatoire des arts et métiers.(Dumas fait plusieurs oublis dont le principal est l'instauration du système métrique).
Elle a rendu huit mille trois cent soixante-dix décrets, la plupart révolutionnaires.

Elle a donné aux hommes et aux choses un caractère excessif. La grandeur était gigantesque, le courage téméraire, le stoïcisme impassible.

Jamais plus froid dédain n'a été professé pour le bourreau, jamais le sang n'a été répandu avec moins de remords.

Veut-on savoir pendant ces deux ans (en fait 3), c'est-à-dire de 1793 à 1795, combien il y a eu de partis en France ?

Il y en a eu trente-trois. Veut-on connaître les noms donnés à chacun d'eux ? :

Ministériels -Partisans de la vie civile – Chevaliers du poignard – Hommes du 10 août -Septembriseurs -Girondins -Brissotins -Fédéralistes -Hommes d'Etat -Hommes du 31 Mai -Modérés -Suspects -Hommes de la plaine -Crapauds du Marais -Montagnards.
Voilà pour 1793 seulement. Passons à 1794 et à 1795 :

Alarmistes -Apitoyeurs -Avilisseurs -Endormeurs -Emissaires de Pitt et Cobourg -Muscadins -Hébertistes -Sans-culottes -Contre-révolutionnaires -Habitants de la crête -Terroristes -Maratistes -Egorgeurs -Buveurs de sang -Thermidoriens -Patriotes de 1789 -Compagnons de Jéhu -Chouans. …

...La Révolution ne pouvait être bien défendue que par ceux qui l'avaient faite, et qui avaient intérêt à la perpétuer. Or quels étaient ceux-là ?

Les conventionnels qui avaient aboli la constitution féodale le 14 juillet et le 4 août 1789 ; qui avaient renversé le trône le 10 août 1792 ; qui, le 21 janvier (1793) avaient fait tomber la tête du roi ; et qui, du 21 janvier jusqu'au jour où l'on était arrivé, avaient lutté contre l'Europe, avaient lassé la Prusse et l'Espagne, au point de leur faire demander la paix, et avaient repoussé l'Autriche au-delà de nos frontières....

...Ainsi, cette grande Convention nationale de France, qui avait renversé une monarchie de huit siècles, qui avait fait chanceler tous les trônes, qui avait fait trembler l'Europe, qui avait chassé les Anglais de la Hollande, les Prussiens et les Autrichiens de la Champagne et de l'Alsace ; repoussé l'Espagne à soixante lieues au-delà des Pyrénées ; écrasé deux Vendées, cette grande Convention nationale de France qui venait de réunir à la France Nice, la Savoie, la Belgique et le Luxembourg ; dont les armées, débordant sur l'Europe, avaient franchi le Rhin comme un ruisseau et menaçaient de poursuivre jusqu'à Vienne l'aigle de la maison de Habsbourg, la Convention ne possédait plus à Paris que le cours de la Seine, de la rue Dauphine à la rue du Bac, et, de l'autre côté de la rivière (en fait du fleuve la Seine) que le terrain compris entre la place de la Révolution et la place des Victoires, n'ayant pour la défendre contre tout Paris que cinq mille hommes et un général à peu près inconnu »

La scène ci-dessus se passe la veille du 13 vendémiaire, c'est-à-dire le 4 octobre 1795. La convention est face à une insurrection de grande ampleur conduite par les royalistes qui sont quasiment maîtres de Paris. Le général inconnu dont il est question est Napoléon Bonaparte, que Barras va chercher pour sauver la Convention.

Bonaparte envoie Murat récupérer des canons grâce auxquels il va foudroyer la noblesse sur le parvis de l'église Saint Roch, sauvant ainsi la Convention, mais l'on connaît la suite. Quelques jours plus tard, la Convention fait place au Directoire dominé par Barras. Pour prix de ses services, Bonaparte est nommé général en chef de l'armée d'Italie où il accumule les victoires avant de partir pour l'Egypte et d'en revenir pour le coup d'Etat du 18 brumaire qui renversa le Directoire pour le Consulat avec comme premier consul....Bonaparte.

« Le changement c'est maintenant » pourrait être le slogan de toutes les révolutions. Mais ce slogan ne dit pas si le changement va être en mieux ou en pire !

J.D. 24 février 2013

assignat révolutionnaire de 1795 ou 1796

assignat révolutionnaire de 1795 ou 1796

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 09:52

 

 

Voici le début de la préface d'Alexandre Dumas pour son roman historique « Les Blancs et les Bleus » publié en 1867/1868 :

« Encore un nouveau vaisseau que, sous le titre de Les blancs et les Bleus, nous allons lancer à la mer.

Inutile de demander sous quel pavillon.

Notre pavillon a toujours été celui de la France.

Quand la France a eu deux pavillons, nous nous sommes constamment rangé sous celui que nous regardions comme le pavillon national, parfois même nous avons combattu l'autre; mais, par cela même que nous l'avons combattu, nous ne l'avons jamais insulté.

Comment insulterait-on le drapeau d'Ivry, de Denain, de Fontenoy, quand il est porté par des mains aussi braves, aussi loyales et aussi pures que celles des Bonchamps, des d'Elbée et des Lescure? (il s'agit de 3 chefs des Vendéens)

Napoléon, qui s'y connaissait en braves, appelait la guerre de Vendée la guerre des géants.

Le seul crime de ceux qui la faisaient était de substituer la foi à la raison; la preuve qu'ils étaient aveuglés par une fausse croyance, c'est que la royauté pour laquelle ils mouraient les a trahis, c'est que le Dieu qu'ils invoquaient les a abandonnés.

Pendant neuf cents ans, ce Dieu avait pris la cause des rois; il était temps qu'à la fin il prît la cause des peuples.

Mais ce Dieu sait que j'ai visité avec le même respect les champs de bataille de La Tremblaye et de Torfou (Il s'agit de 2 sites de batailles de la guerre de Vendée en octobre 1793) que ceux de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram.

Partout où des hommes ont donné leur vie, c'est-à-dire le bien le plus précieux qu'ils aient reçu de Dieu, puisque Dieu lui-même ne peut le leur rendre, partout où des hommes ont laissé leur vie pour confesser leur foi, trois hommes doivent s'incliner devant leur tombe : l'historien, le romancier et le poète.

Et pour moi, il n'y a pas de mérite à être resté fidèle, pendant toute ma vie, à la religion dans laquelle je suis né. Lorsque j'ouvris les yeux (en 1802) la République n'avait pas encore rendu le dernier soupir, et je fut bercé sur le sein mourant de cette mère héroïque ; mes hochets ont été les épaulettes d'or (son père fut général) que mon père venait de détacher de son habit et, longtemps avant d'atteindre sa garde, je me suis mesuré à son sabre de bataille.

Mon pavillon à moi, fils de la République allaité par l'Empire, est celui qui fut arboré par les vainqueurs du 14-juillet sur la Bastille, vide et fumante; qui conduisit nos soldats à Valmy, à Montebello, à Rivoli, aux Pyramides, à Marengo, à Austerlitz, à Burgos, à Ocana (avec un accent sur le « n ») , à Wagram, à la Moscowa, à Lutzen, à Bautzen, à Champaubert et à Montmirail : qui suivit Napoléon à l'Ile d'Elbe pour reparaître avec lui le 20 mars 1815; qui disparut dans le glorieux gouffre de Waterloo, et que, tout déchiré par les balles anglaises et les baïonnettes prussiennes, nous vîmes surgir, par un soir d'orage, au milieu de la fusillade et de la fumée, le 29 juillet 1830, avec des cris de joie et d'amour sur les tours de Notre-Dame. (allusion au drapeau tricolore qui avait disparu avec le retour de la monarchie suite à la chute du premier empire).

Et jamais vous ne comprendrez cela, hommes d'une autre génération que la nôtre, jamais vous ne comprendrez ce qu'il a eu pour nous de bonheur et d'orgueil à voir tout à coup se dérouler, le soir d'un combat, aux derniers rayons du soleil couchant, aux derniers pétillements de le fusillade, ce drapeau avec lequel nos pères avaient fait le tour de l'Europe, et qui jeté de côté comme un haillon, avait été vingt ans avili et calomnié.... »

 

Très beau texte, mais notre pauvre Dumas (qui pouvait se prendre pour Alexandre) a dû se retourner dans sa tombe (il est au Panthéon à Paris depuis fin novembre 2002) quand, il y a 2 ou 3 ans, une racaille a été primée dans un concours pour avoir présenté une photo le montrant se torchant le derrière avec un drapeau tricolore.

J.D. 22 février 2013

Napoléon et ses soldats, gravures extraites des souvenirs de J.R. Coignet en 1851, réédition en 1965 aux éditions de Saint Clair

Napoléon et ses soldats, gravures extraites des souvenirs de J.R. Coignet en 1851, réédition en 1965 aux éditions de Saint Clair

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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 09:12

 

 

 

Le 14 juin 1800 est le jour de la bataille de Marengo. Le lieu est situé dans le Piémont italien à l'est d'Alexandrie (Alessandria). Cette bataille opposa l'armée française commandée par le général Bonaparte déjà premier Consul à l'armée autrichienne commandée par le général Mélas. D'abord malmenée, l'armée française finit par l'emporter grâce à l'arrivée d'un renfort important, celui de Louis Desaix général de division à la tête de 9.000 hommes, complétée par une charge de cavalerie menée par Kellerman et Murat. C'est à l'occasion de cette seconde campagne d'Italie que Bonaparte et ses troupes avaient franchi à la mi-mai le col du Grand Saint Bernard.

A l'intérieur, cette victoire permit à Bonaparte de consolider sa position de Premier Consul acquise après le coup d'état du 18 brumaire (9 novembre 1799) et le remplacement du Directoire par le Consulat. Elle lui permit aussi de s'affirmer contre d'autres généraux comme Moreau.

A l'extérieur, cette victoire livra l'Italie à la France au détriment des ambitions autrichiennes. Complétée par les victoires de Moreau sur l'armée autrichienne en Bavière et Autriche (la dernière eut lieu à Hohenlinden, dans la banlieue de Munich, le 3 décembre 1800) elle mit fin à la deuxième campagne d'Italie de Bonaparte ainsi qu'à la seconde coalition de l'Europe contre la France (il y eut 7 coalitions contre la France de 1792 à 1815) et entraîna la paix avec l'Autriche par le traité de Luneville le 9 février 1801, la paix avec le royaume de Naples par le traité de Florence le 18 mars 1801, la paix avec la Russie par le traité de Paris le 8 octobre 1801. Restée seule, l'Angleterre finit, elle aussi, par signer la paix par le traité d'Amiens le 25 mars 1802.

En France Bonaparte était en concurrence avec Moreau. Ce dernier s'exila d'abord aux USA puis se mit au service du tsar de Russie. Il participa à la bataille de Dresde (sur l'Elbe en Saxe) le 27 août 1813, du côté des alliés contre la France. Il fut blessé mortellement au cours de cette bataille. Le tsar de Russie fit inhumer Moreau dans la cathédrale de Saint Pétersbourg (où il est toujours) et Louis XVIII lui décerna le titre de maréchal de France à titre posthume (en 1814 durant la première restauration). Il est vrai que le futur Louis XVIII avait quitté la France en juin 1791 au moment où son frère (Louis XVI), sa belle-sœur (Marie-Antoinette) et son neveu (le dauphin) étaient arrêtés à Varennes. Réfugié à Gand, il fut alors surnommé « notre père de Gand ». Il revint en France en septembre 1792 à la tête d'une armée pour participer à l'invasion du pays aux côtés des coalisés. Invasion qui fut arrêtée comme chacun sait à Valmy le 20 septembre 1792. Le futur Louis XVIII se réfugia, après Valmy, d'abord en Russie puis en Angleterre avant de revenir en France durant l'exil de Napoléon à l'île d'Elbe puis après Waterloo.

Quoi qu'il en soit, pour les historiens le 14 juin 1800 fut pour le futur empereur un jour de gloire. De mon avis et malgré ce succès à Marengo il fut pour Napoléon un jour néfaste, car il perdit ce jour là (certains historiens écrivent « le même jour, à la même heure ») 2 de ses meilleurs généraux, peut-être les 2 meilleurs. Il s'agit de Louis Desaix tué à Marengo alors que son intervention avait permis la victoire et de Jean-Baptiste Kléber assassiné au Caire par un musulman fanatique.

*Jean-Baptiste Kléber: né à Strasbourg le 9 mars 1753. Fut militaire dans l'armée autrichienne à compter de 1777. Il s'engagea dans l'armée française du Rhin en 1792. Fut promu général de brigade le 17 août 1793. A ce titre il participa à la guerre de Vendée contre les chouans, puis passa à l'armée du Nord et prit part à la bataille de Fleurus. Enfin, il partit avec l'armée d'Egypte et Bonaparte le 19 mai 1798. Cette campagne d'Egypte avait été souhaitée par le Directoire, qui renonçant à envahir l'Angleterre imagina de couper la route des Indes aux Anglais en prenant l'Egypte. Pour le Directoire cela permettait en outre d'éloigner Bonaparte dont la popularité après sa première campagne d'Italie inquiétait les Directeurs. Kléber prit une part très active à la conquête de l'Egypte et Bonaparte le nomma commandant en chef de l'armée d'Egypte (appelée aussi armée d'Orient) le 22 août 1799, lorsque qu'il rentra en France pour régler les problèmes intérieurs. Les Anglais persuadés que l'armée française d'Egypte était affaiblie poussèrent les Ottomans à passer à l'offensive. La flotte anglaise débarqua une armée ottomane à Damiette (sur la branche orientale du delta du Nil) le 1er novembre 1799. Cette armée fut rapidement rejetée à la mer. Durant le même temps, une armée ottomane de 60.000 soldats envahissait le delta par la voie de terre, et la population du Caire prévenue se soulevait contre l'armée française. Kléber qui ne disposait plus que de 10.000 hommes commença par affronter, le 20 mars 1800, l'armée ottomane à Héliopolis (ville située sur le Nil à l'endroit où ce fleuve se sépare pour former le delta du Nil). Malgré la disproportion des forces, Kléber fut vainqueur dans cette bataille d'Héliopolis . Les Ottomans eurent 3000 tués, les Français moins de 300. Kléber put ensuite se retourner contre la population du Caire qui fut vite matée.

Après l'assassinat de Kléber le 14 juin 1800 par un « musulman fanatique » (qui fut pris, condamné à mort et empalé), ce fut Menou qui prit le commandement de l'armée d'Egypte. Celui-ci, indécis, ne sut faire face à la situation et l'armée française dut abandonner l'Egypte. Cet abandon de l'Egypte par la France fut bénéfique pour l'Angleterre. Si Kléber n'avait pas été assassiné... mais on ne refait pas l'Histoire ! Kléber fut inhumé à Strasbourg au centre de la place d'Armes (devenue ensuite place Kléber) une statue en bronze au dessus de son caveau fut inaugurée le 14 juin 1840. Ajoutons que Kléber avait fondé à Alexandrie une loge « Isis » dont il fut le Vénérable-Maître.

*Louis Desaix: Louis Desaix est né en Auvergne le 17 août 1768 (à ne pas confondre avec le général Joseph Dessaix né en 1764 à Thonon-les-Bains).

Louis Desaix fut sous-lieutenant dans le régiment de Bretagne en 1791, puis aide de camp à l'armée du Rhin en 1792 où il devint général de brigade, puis général de division à l'armée Rhin-et-Moselle en 1794. Enfin il s'embarque pour l'Egypte avec Bonaparte. Il participe à la prise de Malte en 1798 et Bonaparte l'envoie à la poursuite de Mourad Bey après la bataille des Pyramides (21 juillet 1798). Desaix est vainqueur de Mourad Bey et de ses Mamelouks le 7 octobre 1799 à Sedyman dans le Faïoum (à une centaine de kms au sud du Caire) Rejoint par Davout et sa cavalerie, Desaix se lance alors à la poursuite de Mourad Bey et remonte le Nil. C'est à cette occasion que les soldats et les savants qui les accompagnent, découvrent les sites merveilleux de Denderah, Louqsor/Karnak, Edfou, Assouan, Philae.... Desaix fait enfin la conquête de la Haute Egypte avant de repartir pour la France le 3 mars 1800 et de rejoindre Bonaparte en Italie où son intervention permit la victoire de Marengo mais aussi où il perdit la vie. Bonaparte le fit inhumer dans la chapelle des Hospitaliers du Grand Saint Bernard. Une statue en bronze de Louis Desaix fut inaugurée à Clermont-Ferrand le 13 août 1848, place de Jaude juste en face de la statue équestre de Vercingétorix.

 

Quels auraient été les événements si Desaix et Kléber n'avaient pas été tués le 14 juin 1800 ? Kléber aurait-il supporté longtemps l'autorité de Bonaparte ? Rien n'est moins certain mais on ne réécrit pas l'histoire.

J.D. 16 février 2013

Napoléon à la citadelle de Sisteron, photo J.D. 13 octobre 2011 et le Maréchal Foch place Kléber à Strasbourg en décembre 1918 où lui fut remis le sabre de Kléber (vainqueur de Fleurus etc) document "Le Miroir" du 8 décembre 1918Napoléon à la citadelle de Sisteron, photo J.D. 13 octobre 2011 et le Maréchal Foch place Kléber à Strasbourg en décembre 1918 où lui fut remis le sabre de Kléber (vainqueur de Fleurus etc) document "Le Miroir" du 8 décembre 1918

Napoléon à la citadelle de Sisteron, photo J.D. 13 octobre 2011 et le Maréchal Foch place Kléber à Strasbourg en décembre 1918 où lui fut remis le sabre de Kléber (vainqueur de Fleurus etc) document "Le Miroir" du 8 décembre 1918

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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 14:26

« S'il fallait déterminer dans quelle période de l'histoire du monde le genre humain a joui du sort le plus heureux et le plus florissant, ce serait sans hésiter qu'on s'arrêterait à cet espace de temps qui s'écoula depuis la mort de Domitien (en l'an 96) jusqu'à l'avènement de Commode (en l'an 180) Un pouvoir absolu gouvernait alors l'étendue immense de l'empire, sous la direction immédiate de la sagesse et de la vertu. Les armées furent contenues par la main ferme de quatre empereurs (en fait 5 empereurs) successifs, dont le caractère et la puissance imprimaient un respect involontaire, et qui savaient se faire obéir, sans avoir recours à des moyens violents. Les formes de l'administration civile furent soigneusement observées par Nerva, Trajan, Adrien et les deux Antonins (Il s'agit d'Antonin-le-Pieux et de Marc Aurèle) qui, chérissant l'image de la liberté, se glorifiaient de n'être que les dépositaires et les ministres de la loi. De tels princes auraient été dignes de rétablir la république, si les Romains de leur temps eussent été capables de jouir d'une liberté raisonnable ».

Voici ce qu'écrivait en 1776 l'historien anglais Edward Gibbon dans « Histoire du déclin et de la chute de l'empire romain », tome 1, chapitre 3.

Après la mort d'Auguste le premier empereur romain en l'an 14, il y eut une succession d'empereurs montres. Voici ce qu'écrit Edward Gibbon à ce sujet (même livre, même chapitre) :

« L'âge d'or de Trajan et des Antonins avait été précédé par un siècle de fer. Il serait inutile de parler des indignes successeurs d'Auguste : s'ils ont été sauvés de l'oubli, ils en sont redevables à l'excès de leurs vices et à la grandeur du théâtre sur lequel ils ont paru. Le sombre et l'implacable Tibère, le furieux Caligula, l'imbécile Claude, le cruel et débauché Néron, le brutal Vitellius, le lâche et sanguinaire Domitien, sont condamnés à une immortelle ignominie. Pendant près de quatre-vingt ans, Rome ne respira que sous Vespasien et sous Titus : si l'on excepte ces deux règnes, qui durèrent peu, l'empire dans ce long intervalle, gémit sous les coups redoublés d'une tyrannie qui extermina les anciennes familles de la république, et se déclara l'ennemie de la vertu et du talent ».

Il y eut non seulement une succession d'empereurs-monstres, mais après la mort de Néron le 9 juin 68, il y eut durant 18 mois une lutte sans merci pour le pouvoir. D'abord, les légions de Rome poussèrent Galba au pouvoir puis l'assassinèrent le 15 janvier 69 et rapportèrent sa tête à Othon qui avait été désigné empereur par les légions d'Espagne , mais les légions du Rhin mécontentes marchèrent contre les légions d'Othon qui se suicida le 16 avril 69. Les légions du Rhin avaient nommé Vitellius comme empereur mais furent vaincues par les légions du Danube qui avaient rejoint Vespasien nommé empereur à Alexandrie par les légions d'Orient. Vitellius fut lapidé le 22 décembre 69 par la foule à Rome et son corps jeté dans le Tibre.

Durant ce temps, ce ne fut pas un combat de légions contre des phalanges ou contre des « barbares » mais contre d'autres légions : la discipline et la tactique contre la tactique et la discipline, avec les mêmes armes, les mêmes commandements... Il y eut de très nombreuses victimes non seulement parmi les soldats mais aussi parmi la population civile. Ainsi par exemple toute la population de Crémone fut pillée, violée, massacrée par les légions de Vespasien qui avaient vaincu celles de Vitellius, au motif que la population de Crémone avait soutenu Vitellius. Voir Tacite « Histoires » livre III- XXXIII.

Ce n'était pas nouveau, il y eut dans l'histoire romaine toujours des luttes pour le pouvoir, entre les partisans de Marius et ceux de Sylla (dans les années -80), entre ceux de César et ceux de Pompée (dans les années -40), entre Antoine et Octave (dans les années -30)... A la fin du troisième siècle, il y eut même 6 empereurs auto-proclamés en même temps (Maximien, Sevère, Maximin, Maxence, Licinius et Constantin), jusqu'à que ce dernier plus fort ou plus malin que les autres, les élimine tous et reste seul maître. Mais cela entraîna encore de féroces combats entre légions au grand bonheur, probablement, des « barbares » derrière le limes (frontières fortifiées).

La nature humaine étant ce qu'elle est, les luttes pour le pouvoir ne sont pas propres à l'histoire romaine. Ainsi, par exemple, en Egypte, au temps de la VIIe dynastie (vers l'an 2260 avant notre ère), il est question de 70 pharaons en 70 jours, d'après Manéthon prêtre égyptien du IIIe siècle avant notre ère qui écrivit, en grec, une histoire de l'Egypte. Son œuvre est perdue, mais elle est partiellement connue par des auteurs postérieurs qui l'ont citée.

C'est donc après une période noire dans l'histoire de la Rome antique que vinrent 5 bons empereurs qui justifient le jugement de Gibbon placé en tête de cette note. Voici ces empereurs :

NERVA: Après la mort de Domitien en 96 (voir sur mon blog la fiche « Qui sait qui c'est? », le Sénat choisit lui-même le nouvel empereur le 18 septembre 96 et désigna Nerva d'origine sénatoriale, alors âgé de 66 ans. Nerva rappela les bannis de Domitien. Il adopta Trajan le 28 octobre 97 et l'associa au pouvoir le 1er janvier 98, pour lui succéder,

TRAJAN: Il avait commandé les armées du Rhin et devint empereur après la mort de Nerva le 27 janvier 98 (Nerva n'avait donc été empereur que 16 mois). Trajan étendit les institutions alimentaires (R.M.I. de l'époque) qui avaient été créées par Nerva, fit entreprendre de très importants travaux publics et annexa à l'empire de nouvelles conquêtes (Arménie, Mésopotamie, Assyrie, Dacie, le royaume nabatéen portant la frontière de l'empire du Tibre jusqu'au Tigre). C'est à la mort de Trajan que l'empire romain fut le plus vaste de son histoire. L'empire comprenait alors 43 provinces occupant plus de 5 millions de km2 soit 17 fois environ la superficie de l'Italie actuelle y compris la Sicile et la Sardaigne. 90.000 kms de routes assuraient les grandes liaisons entre les diverses provinces et permettaient un déplacement rapide des légions. Trajan avait épousé Pompéia Plotina mais ils n'eurent pas d'enfant

HADRIEN: Il naquit le 24 janvier 76 et perdit son père à l'âge de dix ans. Il eut alors pour tuteur Trajan cousin de son père. En 101 il accompagna Trajan lors de la guerre contre les Daces. Devint empereur après la mort de Trajan le 8 août 117, Trajan avait eu le temps de l'adopter avant de mourir et Hadrien avait épousé Vibria Sabina fille d'une nièce de Trajan. Trouvant que l'empire était devenu trop grand, il le ramena aux frontières fixées par Auguste le premier empereur (à savoir : l'Atlantique, le Rhin, le Danube, l'Euphrate et le Sahara au sud). Hadrien voyagea dans tout l'empire. En Egypte, Hadrien fonda une ville qu'il appela Antinoë en souvenir de son amant , le jeune et bel Antinoüs qui s'était noyé dans le Nil (Alexandre le Grand avait bien fondé une ville en Inde qu'il avait appelée Bucéphalie en souvenir de son cheval Bucéphale qui était mort au combat).

Hadrien adopta Antonin (dit Antonin le Pieux) un sénateur âgé de cinquante ans et le désigna pour lui succéder en lui imposant d'adopter lui-même Marc Aurèle âgé de 17 ans et en fasse, l'heure venue, son successeur.

ANTONIN LE PIEUX: devint empereur après la mort d'Hadrien le 10 juillet 138. En 126, il avait épousé Faustina l'Ancienne, nièce de la femme d'Hadrien. C'est probablement sous son règne que la prospérité générale du peuple de l'empire fut à son apogée. En 147, il associa Marc Aurèle au pouvoir. En 151, il accorda d'importants secours à plusieurs villes d'Asie Mineure ravagées par de violents tremblements de terre. En Egypte, Antonin fit ouvrir une route permettant de relier le Nil à la Mer Rouge (le canal ouvert plus de 7 siècles auparavant sous le pharaon Nekao II s'était ensablé depuis longtemps).

MARC AURELE: Il devint empereur après la mort d'Antonin le Pieux le 7 mars 161. Marc Aurèle avait épousé en 145 Faustine la Jeune, fille d'Antonin et de Faustine l'Ancienne. Marc Aurèle fut un empereur philosophe dont les « pensées » écrites au cours des campagnes sur les rives du Danube constituent un classique de la philosophie. Disciple d'Epictète, esclave affranchi (l'empereur élève d'un esclave, belle image reprise dans de nombreux textes), cet empereur cultiva la vertu comme tous les stoïciens.

Marc Aurèle, malgré son dégoût de la guerre dut faire face, sur le Danube aux premières invasions barbares (Quades et Marcomans). Marc Aurèle en sortit vainqueur mais mourut le 17 mars 180 de la peste ramenée à Rome par des légions de retour d'Orient.

Si Marc Aurèle fut un souverain modèle, il n'en alla pas de même de sa famille, spécialement de sa femme Faustine et de son fils Commode, tous deux débauchés notoires. En mourant, Marc Aurèle clôturait presqu'un siècle d'âge d'or car Commode qui lui succéda fut de la trempe des Néron et autres Tibère, Caligula...à l'heure où le peuple de Rome eut en outre à souffrir de la peste.

J.D. 11 février 2013

 

 

 

Marc Aurèle place du Capitole à Rome

Marc Aurèle place du Capitole à Rome

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 16:46

1-La situation antérieure :

De tous temps, il y eut des voyageurs, des explorateurs, des Christophe Colomb, des Marco Polo, des Magellan, des Vasco de Gama etc. Au temps des pharaons, une expédition maritime avait déjà fait le tour de l'Afrique. Ce fut sous la XXVIe dynastie, au temps de Nekao II, pharaon de -609 à -594. Il fit creuser un canal pour relier le Nil à la mer Rouge et envoya une expédition faire le tour de l'Afrique. Cette expédition partit de la mer Rouge, descendit la côte orientale de l'Afrique, contourna le cap de Bonne Espérance, remonta la côte ouest, franchit le détroit de Gibraltar et revint en Egypte la troisième année par la Méditerranée. Voir « L'Enquête » d'Hérodote au livre II - 158 pour le canal et au livre IV - 42 pour le voyage autour de l'Afrique.

Bien avant ce tour égyptien de l'Afrique, les Phéniciens (qui occupaient l'actuel Liban) avaient fondé 2 villes de part et d'autre du détroit de Gibraltar côté Atlantique : Gadès en Espagne (aujourd'hui Cadix) réputée fondée en -1104 et Lixus (Laraché) au Maroc réputée fondée en -1146. Les Phéniciens et plus tardivement les Grecs fondèrent des villes dans tout le bassin de la Méditerranée occidentale. Avant de fonder ces colonies, ils durent envoyer des missions d'exploration. Nous n'avons aucune indication sur ces expéditions.

Mais, jusqu'au XVIIIe siècle, le voyage n'avait ni le même sens ni les mêmes buts qu'aujourd'hui. Ainsi Jean-Jacques Rousseau écrit en 1755 dans « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes » : « il n'y a guéres que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours : les Marins, les Marchands, les Soldats et les Missionnaires. Or on ne doit guéres s'attendre que les trois premières Classes fournissent de bons Observateurs, et quant à ceux de la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seroient pas sujets à des préjugés d'état comme les autres, on doit croire qu'ils ne se livreroient pas volontiers à des recherches qui paroissent de pure curiosité et qui les détourneroient des travaux plus importans auxquels ils se destinent ». Cela semble bien résumer la situation.

En 1990, était publié à Milan aux éditions Giorgio Mondatori un ouvrage de Lorenzo Camusso intitulé : « Guida ai Viaggi nell' Europa del 1492 ». La date de 1492 correspond à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Dans ce livre, l'auteur identifie les principaux axes de voyages à la fin du XVe siècle en Europe et leur donne un nom en raison de leur fonction. Voici ces routes de voyages :

-de Florence à Bruges : route de la banque

-de Lûbeck à Novgorod : route de la fourrure

-de Vézelay à Saint Jacques de Compostelle : route des pèlerinages

-de Milan au Mont Saint Michel : route des marchands d'armes

-de Nuremberg à Venise : route des peintres

-de Tronheim (Norvège) à Rome : route du jubilé

-d'Edimbourg à Paris, : route du roi de France

-de Gênes à Istanbul : route de l'Asie

-de Séville à Anvers : route de l'armateur

-de Vienne à Moscou : route de l'ambassadeur

Cette énumération confirme l'analyse de J.J. Rousseau, on voyage jusqu'au XVIIIe siècle pour affaires (il y eut autrefois la route du sel, la route de la soie, celle des épices...) pour des motifs religieux (pèlerinages, croisades...), pour faire la guerre ou pour la diplomatie.

Néanmoins, le lecteur intéressé par le voyage avant le XIXe siècle pourra se reporter, par exemple, à l'ouvrage de Jules Verne : « Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs » parue en 1878.

Le XIXe siècle, par contre, marque une discontinuité importante dans les conditions du voyage qui au début de cette période sont encore très difficiles. Voici, par exemple le témoignage d'une Hollandaise nommée Henrica Rees Van Tets dans « Voyage d'une Hollandaise en France en 1819 » (texte retrouvé par Maître Maurice Garçon et publié chez J.J. Pauvert en 1966) : « Nous quittâmes Saint-Vallier hier matin, on y est fort mal : préservés des punaises auxquelles nos gens ont été exposés, nous eûmes des puces, ce qui ne laisse pas d'être fort désagréable. La route était mauvaise; depuis quinze jours nos roues de derrière étaient endommagées, sans exiger encore une réparation immédiate , mais leur débilité jointe à l'imprudence du postillon, en brisa une, et nous voilà renversés : il fallut sortir avec peine de la voiture et attendre, exposés à la fois au vent et à l'ardent soleil (c'était le 11 juillet 1819), que des secours fussent cherchés à Auberive, le relais suivant, qui heureusement n'était qu'à une petite lieue. Par un grand bonheur rien d'essentiel n'était brisé, la roue seule était mise en pièces, et par un bonheur aussi grand, il se trouva dans ce misérable village un charron assez habile pour faire une roue neuve. Auberive n'était composé que de quelques maisons, il n'y a même pas d'église. L'auberge était remplie de paysans (c'était dimanche); on nous donna une petite chambre si remplie de puces, que quoique je n'y fusse restée que cinq minutes, j'en étais toute couverte. Je fis apporter des chaises près d'un fumier, le seul endroit où l'on était à l'ombre, et là, entourés des habitants qui nous regardaient bouche béante, je restai jusqu'à cinq heures du soir... »

 

2-Les Causes de la discontinuité au XIXe siècle:

*grande période de paix en Europe: après la chute de Napoléon la paix ne fut longtemps troublée que par des expéditions militaires extérieures. Cela favorisa la possibilité de voyager.

*fort développement économique (industrialisation, création d'empires coloniaux...) entraînant l'enrichissement de certaines catégories de population. La vente des « biens nationaux » sous la Révolution et l'indemnisation des anciens propriétaires par la loi du 23 mars 1825 (Charles X était roi depuis 6 mois) dite « loi du milliard pour les émigrés » participèrent aussi grandement à l'enrichissement de gens qui eurent les moyens de voyager. Et ce d'autant que les événements passés depuis 1789 devaient les inciter à profiter de la vie plutôt qu'à thésauriser.

*développement important des voies de communication et des moyens de circulation, voici quelques repères (parmi beaucoup d'autres):

-en 1804 : construction de la première locomotive à vapeur au Pays de Galles

-en 1813 : en Savoie, ouverture du tunnel routier des Echelles

-en 1821 : création d'une liaison fluviale à vapeur entre Paris et Le Havre

-1er mai 1822 : ouverture du pont de pierre sur la Garonne à Bordeaux

-le 27 septembre 1825, en Grande-Bretagne dans le comté de Durham : ouverture de la première ligne ferrée de Stockton-Darlington sur 40 kms.

-16 octobre 1827 : inauguration de la première ligne de chemin de fer en France. Longue de 18 kms entre Saint Etienne et Andrezieux, elle était destinée au transport de minerai

-en 1832 : achèvement de la liaison fluviale Rhin-Rhône

-en 1833 : loi française sur le programme de construction de chemins de fer

-26 août 1837 : Inauguration de la gare Saint Lazare et première ligne voyageurs en France de Paris à Saint Germain en Laye, longue de 19 kms elle était parcourue en 18 minutes.. A Paris, les gares Montparnasse et d'Austerlitz sont ouvertes en 1840, la gare du Nord en 1846, les gares de l'Est et de Lyon en 1847 avec des liaisons correspondantes dans toutes les directions.

-18 juillet 1854 : Paris relié à Lyon par chemin de fer

-16 avril 1855 : Lyon relié à Marseille par chemin de fer (à Genève en 1858, à Grenoble en 1862 etc)

-août 1861 : création de la CGT (Compagnie Générale Transatlantique)

-15 juin 1864 : premier départ de la ligne régulière Le Havre/New-York

-28 août 1864 : le premier train arrive à Nice

-16 septembre 1869 : inauguration du canal de Suez

-années 1870 : débuts de l'automobile, le 18 décembre 1898 une voiture électrique atteint 63 kms/heure, et une autre les 105 kms/heure le 1er mai 1899.

-17 septembre 1871 : inauguration du tunnel ferroviaire du Fréjus assurant la liaison ferrée avec l'Italie

-1er janvier 1876 : premier wagon-lits sur la ligne Paris-Bordeaux

-1879 : En Allemagne, construction de la première locomotive électrique

-En 1882 : mise en service du tunnel routier du col de Tende entre la France et l'Italie

-1er juin 1882 : En Suisse, mise en service du tunnel ferroviaire du Saint Gothard.

-1890 : création du Touring Club de France

-1895 : création de l'automobile Club de France

*progrès dans tous les domaines:

-électricité : dès 1799, Alessandro Volta invente la pile électrique, tout au long du XIXe siècle les progrès concernant l'électricité ne cessent de s'accélérer

-développement de la poste : c'est le 1er janvier 1849 qu'en France est mis en vente le premier timbre-poste pour affranchir le courrier (timbre de 10 centimes)

-invention de la photographie à partir des années 1826/1830 : Niepce et Daguère

-création d'expositions universelles : la première a lieu à Londres en 1851. Elles eurent lieu à paris en 1855, 1867, 1878, 1889...

-création de casinos, de stations thermales, de l'infrastructure hôtelière

*regain d'intérêt pour les antiquités, suite à la redécouverte de Pompéi en 1748, à l'expédition de Bonaparte en Egypte (1798/1801), aux publications qui suivirent (Description de l'Egypte de Vivant-Denon, publiée la première fois en 1802 sous le titre : « voyage dans la basse et haute Egypte pendant les campagnes du général Bonaparte »), aux découvertes de J.F. Champollion (compréhension des hiéroglyphes en 1822) … L'académie celtique fut fondée en 1804, elle prit le nom de Société des Antiquaires de France en 1814, la Société française d'Archéologie en 1834, la Commision des Monuments historiques fut créée en 1837...

*nouveau regard sur les zones de montagne qui furent longtemps considérées comme dangereuses et horribles, comme en témoigne ce texte de Jean Senebier en 1779 dans sa préface au « voyage dans les Alpes » d'Horace Benedict de Saussure : « On parlait beaucoup à Genève en 1760 d'un voyage fait par des Anglais aux glaciers de Chamouny; on y regardait encore ces lieux comme inaccessibles; c'était le pays des Fées, où l'imagination et la crédulité se plaisaient à placer des phénomènes les plus absurdes et les plus effrayans; on les appelait aussi les montagnes maudites... »

*croissance démographique : Au cours du XIXe siècle la population de l'Europe passe de 150 à 295 millions d'habitants (Mémo Larousse)

 

3-Les récits de voyages

L'augmentation du nombre de voyageurs entraîna la multiplication des récits de voyages qui à leur tour incitèrent d'autres personnes à voyager. Les auteurs soit voulaient se faire connaître soit tirer de l'argent de la vente de leur récit. En outre, on note :

- la publication des œuvres de Jules Verne : «  5 semaines en ballon » en 1863, « voyage au centre de la terre » en 1864, « de la Terre à la Lune «  en 1865, « les enfants du capitaine Grant » en 1868, « Vingt mille lieues sous les mers » en 1870, « le tour du monde en 80 jours » en 1873 etc Il s'agit là de récits imaginés par le romancier mais qui participèrent probablement à populariser le voyage.

-la diffusion de guides touristiques : tels ceux de John Murray en Angleterre à partir de 1836, ceux de Louis Hachette en France en 1853 repris par Adolphe Joanne à compter de 1860 (les guides Joanne prennent le nom de Guides bleus en 1919), ou ceux de Karl Baedeker en Allemagne à compter de 1870.

-la réalisation de cartes routières à l'usage des touristes à partir des années 1880/1890.

 

4-Pour conclure

Le voyage a la fin du XIXe siècle n'a plus rien à voir à ce qu'il était un siècle auparavant en grande partie grâce au réseau ferré, mais aussi aux lignes maritimes et à tout l'environnement lié aux voyages qui se mit progressivement en place. Le XXe siècle représente une discontinuité beaucoup plus grande avec l'instauration des congés payés, l'automobile, l'aviation, les télécommunications, la création d'organismes d'assistance aux voyageurs, les émissions de télévision consacrées aux voyages etc. Mais si le XXe siècle a vu se généraliser le voyage de loisir et de tourisme, on peut dire que le XIXe siècle l'a vu naître et que toutes les inventions du dernier siècle l'ont été grâce à celles du siècle précédent.

J.D. 6 février 2013

La Paludière, bronze de 2007 de Jean Fréour à Batz-sur-Mer, photo transmise par Guy Delisle juillet 2015

La Paludière, bronze de 2007 de Jean Fréour à Batz-sur-Mer, photo transmise par Guy Delisle juillet 2015

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 13:34

 

François Achille Napoléon Raverat naquit à Crémieu (Isère) en 1812 et vécut surtout à Lyon où il mourut en 1890.

Son père, René Raverat (1776/1851), fut un soldat de l'Empire particulièrement brave. Par deux fois il fut félicité par Napoléon devant les troupes et fut fait baron d'Empire le 29 mars 1810. Il fut officier au 57ème régiment d'infanterie de ligne puis commandant des gardes nationales actives de l'arrondissement de La Tour-du-Pin (Isère) en 1814/1815

Achille, pour sa part, fut membre de plusieurs Sociétés savantes dont la Sté littéraire historique et archéologique de Lyon, l'Académie delphinale de Grenoble ou la Sté Florimontane d'Annecy.

Il voyagea beaucoup dans un espace qui correspond grosso modo à l'actuelle région Rhône-Alpes et écrivit de nombreux livres consignant le résultat de ses observations et découvertes au cours de ses voyages. Voici la liste de ses œuvres :

 

1855 : Notice historique sur la vie militaire du baron Raverat (il s'agit de René son père)

1861 : à travers le Dauphiné

1867 : les vallées du Bugey

1872 : Promenades en Haute-Savoie

1872 : Promenades en Savoie

1875 : Coueves et Ecuevilles, études éthymologiques

1876 : De Lyon à Montbrison

1877 : Le Dauphiné de Lyon à Grenoble

1877 : De Lyon à Bourg et à la Cluse-Nantua

1878 : Le Bugey de Lyon à Genève

1879 : Nouvelles excursions en Dauphiné

1880 : Fourvières, Ainay et Saint Sébastien sous la domination romaine

1881 : De Lyon à Saint-Genix d'Aoste

1881 : Notre vieux Lyon, promenades historiques et artistiques dans les quartiers de la rive droite de la Saône

1882 : De Lyon à Trévoux par la Croix Rousse et Sathonay

1883 : Lyon sous la Révolution

1885 : De Lyon à Chambéry

1885 : Autour de Lyon (ou 1865 ?)

1886 : Lugdunum : légende de Clitophon, les pseudo-Plutarque, fausse interprétation du mot Lugdunum

1886 : Révérend Germain Pont, chanoine de la cathédrale de Moutiers en Tarentaise

1887 : La 57e demi-brigade de l'armée d'Italie dite la terrible que rien n'arrête

1887 : De Lyon à Mornant par les chemins de fer de Fourvières et Ouest Lyonnais

1887 : Le nouveau pont d'Alaï et le Tourillon de Craponne : recherches sur l'aqueduc de Saint-Bonnet

1889 : La vallée du Rhône de Lyon à la mer, en bateaux à vapeur

1890 : Encore Lugdunum recherches sur la véritable éthymologie du nom de corbeau dans toutes les langues.

Le récit de 1861 fut édité à Grenoble, les autres à Lyon.

 

Achille Raverat voyagea « le sac sur l'épaule et le bâton ferré à la main » comme il l'indique lui-même dans son « avertissement » aux « Promenades en Haute-Savoie ». Il s'était fixé un objectif : consigner le maximum d'observations sur le maximum de choses avant qu'elles ne disparaissent. C'est ainsi qu'il écrit dans « Promenades en Savoie » :

« Homme de labeur et d'études, nous continuons de chercher à être utile à nos concitoyens, sans plus nous soucier des applaudissements que des critiques... Quoique bien modestes, nos travaux pourront néanmoins offrir de l'intérêt, et être de quelque utilité, lorsque le temps sera venu où de grands écrivains, aidés de ces matériaux, que l'on a si bien nommés les miettes de l'histoire, pourront entreprendre l'histoire particulière de chacune de nos anciennes provinces, laquelle, à son tour, concourra à l'édification de l'histoire générale de notre chère France ».

L'objectif et le voyage « le sac sur l'épauleet le bâton ferré à la main » firent d'Achille Raverat un modèle de voyageur, à une époque (le XIXe siècle) où le voyage et le récit du voyage devinrent à la mode. Mais alors que beaucoup de voyageurs se contentaient des sites connus et les plus importants, Achille Raverat sur une aire donnée, allait partout, y compris dans les plus petites communes ou les plus reculées. Il utilisa probablement son titre de baron et sa qualité de catholique pour rencontrer des notables locaux : curés ou châtelains de villages et se faire accompagner ou se faire raconter toutes les légendes du lieu.

En première page de certains de ses ouvrages, sous le titre, Achille Raverat avait inscrit cette maxime : « Lectorem delectendo, pariterque nonendo », ce qui peut se traduire ainsi : pour le plaisir du lecteur autant que pour l'instruire . Voilà qui résume bien la philosophie de Raverat.

Il se situe tout à fait dans la lignée d'un Chateaubriand qui écrit dans sa préface de "l'Itinéraire de Paris à Jérusalem" (publié en 1811) : "un voyageur est une espèce d'historien. Son devoir est de raconter fidèlement ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre; et quelles que soient ses opinions particulières, elles ne doivent jamais l'aveugler au point de taire ou de dénaturer la vérité".

Sur l'état au XIXe siècle d'un certain nombre de communes, il n'existe pas d'autres témoignages que celui d'Achille Raverat. Pour les chercheurs intéressés, les ouvrages de Raverat se trouvent au minimum à la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon.

J.D. 29 janvier 2013, dernière mise à jour : 7 février 2013

couverture du livre d'Achille Raverat consacré à son père le baron René Raverat

couverture du livre d'Achille Raverat consacré à son père le baron René Raverat

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 15:55

 

Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de la Maison de Savoie, le porche ou péristyle de la cathédrale Saint Jean Baptiste de Saint Jean de Maurienne, contient deux témoignages intéressants sur l'histoire de la dynastie Savoie à ses débuts :

*Sous le porche construit en 1771, à gauche contre la paroi d'entrée de la cathédrale, est accrochée une sculpture fabriquée à Turin en marbre de Carrare, arrivée à Saint Jean en 1771 et qui représente l'empereur germanique Conrad II le Salique qui remet, en 1034, son titre de comte au Mauriennais Humbert surnommé Humbert aux Blanches Mains. Cet Humbert est ainsi le premier comte et le fondateur de la dynastie « Savoie ». Voir sur mon blog : « histoire de la Maison de Savoie ».

*sur le côté gauche du porche, un mausolée a été édifié en 1826, après la redécouverte des cendres de trois des premiers comtes de Savoie, il s'agit : d'Humbert aux Blanches Mains décédé en 1048, d'Amédée 1er décédé en 1051 et de Boniface décédé en 1203. Sous le tombeau, figure une inscription gravée sur une plaque de marbre. Le graveur a écrit "conte" pour "comte". Quelqu'un a bricolé pour transformer le "N" en "M". De quoi en écrire un conte avant de faire le compte des comtes de Savoie.

Voir illustrations ci-dessous (photos J.D. du 23 janvier 2013)

Des fouilles archéologiques ont révélé que Saint Jean de Maurienne eut un passé très ancien mais que la ville avait disparu probablement lors des grandes invasions.

Vers le milieu du VIe siècle une habitante de Valloire (aujourd'hui station de sports d'hiver située au dessus de Saint Michel de Maurienne sur la route d'accès au Galibier et au Lautaret), nommée Thècle (depuis devenue Sainte Thècle), entreprit un pèlerinage en terre sainte. Partie d'Ostie à côté de Rome, elle arriva à Alexandrie en Egypte où se trouvait la dépouille de Saint Jean Baptiste (dépouille qui avait été transférée depuis Sébaste en Palestine à Alexandrie). Elle en ramena en Maurienne 3 doigts de Saint Jean Baptiste (ou supposés de ce Saint) et fit construire une petite église pour abriter cette relique. Cela attira beaucoup de pèlerins et donna de la renommée à une petite bourgade d'abord nommée « Maurienna » et qui prit le nom de Saint Jean de Maurienne en l'honneur de Saint Jean Baptiste.

Devant la renommée acquise par la ville Gontran roi de Bourgone (fils de Clotaire 1er roi des Francs et par conséquent petit-fils de Clovis) érigea en 579, la ville en évêché et fit agrandir l'église de Sainte Thècle qui devint cathédrale compte-tenu de la présence d'un évêque. L'évêché de Maurienne subsista jusqu'en 1966, date à laquelle il fut rattaché au diocèse de Chambéry. Gontran fut roi de l'an 561 à sa mort le 23 mars 592. Il fut béatifié par l'Eglise.

L'église de Gontran fut détruite par les Sarrasins au Xe siècle. Elle fut reconstruite au XIe siècle et agrandie au XVe siècle. A l'intérieur, un vitrail moderne représente l'évêque de Saint Jean, le clergé et la population se portant à la rencontre de Sainte Thècle lors de son retour. Il s'agit d'une composition anachronique puisque il n'y avait, lors de ce retour, ni évêché ni évêque à Maurienna.

Sur l'histoire de cette cathédrale, on pourra se reporter au livre très documenté du chanoine Jean Bellet publié en 1978 par la Sté d'Histoire et d'Archéologie de Maurienne, qui a son siège rue Humbert aux Blanches Mains à Saint Jean, cela s'impose!. Cet ouvrage est en vente à l'Office de tourisme.

IL y a à l'intérieur de l'église une série de 82 stalles en bois particulièrement remarquables. Elles furent terminées en 1498. Voir également la chapelle Sainte Thècle à gauche du cœur.

Les 3 doigts de Saint Jean Baptiste associés à la couronne des souverains de Savoie, servirent de symbole à la coutellerie Opinel, originaire de Saint de Maurienne.

J.D. 26 janvier 2013, dernière mise à jour : 7 février 2013Humbert-2.jpg

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