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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 08:49

Le 26 mars 1925, Jean Herbette, ambassadeur de France à Moscou, adressait à Aristide Briand un rapport confidentiel sur la situation de la Russie 7 années après la révolution qui mit fin au règne des tsars.

Témoignage rare sur la situation de la Russie et des Russes à cette époque, texte pertinent, sans concession, prémonitoire.

Ce rapport fut retrouvé par Georges Suarez dans les archives de Briand et publié en 1952 dans le tome VI de « Briand », chapitre I. Voici ce rapport :

« Les journaux m'ont permis de suivre, mais de bien loin, la tâche singulièrement difficile que vous avez accomplie à Genève (à la Société des Nations). J'aurais quelque chose à vous raconter dans un instant, comme au représentant de la France dans le Conseil de la Société des Nations. Mais auparavant, il faut que je vous dise un peu ce que j'observe ici. Sans quoi, ma lettre ne serait pas seulement confidentielle : elle serait aussi inintelligible, ce qui paraîtrait assurément exagéré.

Pour avoir vécu deux mois et demi à Moscou, je n'ai pas la prétention de connaître à fond la Russie nouvelle. Mais il me semble apercevoir ceci :

Les pays qui formaient l'ancienne Russie et que Moscou gouverne actuellement ressemblent à une immense forêt sur laquelle un terrible orage aurait passé. Les arbres découronnés, couronne n'étant pas toujours synonyme de tête. Des branches vivantes ont été cassées comme le bois mort. Tous les troncs frêles ou pourris ont été brisés. De loin, pendant des années, cette forêt dévastée a produit l'effet d'un cimetière.

Mais vous rappelez-vous, monsieur le Président, nos petits cimetières de campagne au printemps le long de la Loire ? La nature y reprend son éternelle jeunesse, et la vie triomphe de la mort. La forêt russe reprend de même. Partout des pousses nouvelles crèvent l'écorce des générations décapitées. Les rues de Moscou grouillent d'enfants. Je les regarde jouer dans la neige , ou bien au bord des ruisseaux que la glace laisse couler maintenant en fondant sous le ciel bleu. Ils sont vigoureux. Ils parlent fort. Le dimanche, on les fait défiler par troupes, en chantant, derrière des drapeaux rouges qui sont ici le symbole du gouvernement et non plus de l'émeute, le symbole de l'ordre et de la discipline rigoureuse et exubérante à la fois. Ces enfants-là n'ont jamais connu le tsar. Ils se voient gouvernés par des hommes de vingt-cinq ou de trente ans, qui étaient des gamins eux-mêmes quand la guerre a éclaté en 1914. Un peuple nouveau et dru commence à lever, comme les blés en avril – des blés pleins de coquelicots.

Ce peuple, il lui faudra sa place au soleil. On parle d'impérialisme bolcheviste ? Quelle absurdité ! Nous sommes devant une poussée irrésistible de la nature, et c'est sous un gouvernement internationaliste que cette poussée a encore le plus de chances de se frayer pacifiquement son chemin.

C'est facile à comprendre. Vous qui avez étudié ces questions sociales bien avant moi et bien plus profondément que moi, monsieur le Président, vous le devinez avant que j'aie le temps de l'écrire : le régime actuel de la Russie n'est point - ses chefs eux-mêmes le disent à qui veut l'entendre – la réalisation du communisme ; il n'est point la formule définitive que ses promoteurs rêveraient d'étendre à toute la terre ; il est, eux-mêmes le proclament, une forme de transition qui, comportant le capitalisme d’État et non pas la suppression du capital, la lutte contre les difficultés primitives et non pas le perfectionnement illimité de la production, le renforcement de l'autorité publique et non pas son évanouissement dans le bien-être général, ne constitue encore, aux yeux mêmes de ceux qui dirigent l'expérience, qu'une laborieuse étape vers un idéal lointain.

Alors, tout naturellement, les dirigeants de ce régime ont dû se partager les besognes. Certains d'entre eux continuèrent à ne préparer que la Révolution universelle. Ils prêchent aux autres nations la doctrine de la troisième Internationale. Mais leurs camarades, pendant ce temps, ont à administrer un pays de quelque 120 millions d'âmes. Administrer, au nom de quelque idéal qu'on s'y emploie, c'est un travail qui exige toujours une adaptation aux réalités. Administrer une région déterminée du globe, sous quelque drapeau que ce soit, c'est une opération qui est toujours conditionnée par les mêmes nécessités géographiques, climatiques, économiques et militaires. Ainsi se fait immanquablement la différenciation des fonctions amenant la différenciation des organes -une distinction entre la troisième Internationale et le gouvernement soviétique. Le gouvernement ne peut pas se lancer dans des aventures folles pour faire du prosélytisme à l'étranger. L'Internationale elle-même n'y aurait pas intérêt. Mais le gouvernement lui-même, attelé qu'il est à la formidable tâche de reconstituer cet immense pays, se souvient volontiers que sa doctrine politique est internationale, parce qu'une doctrine internationale permet de résoudre des problèmes intérieurs (autonomie des minorités allogènes) et d'ajourner des problèmes extérieurs (revendications territoriales contre des États voisins). Si bien que le régime bolcheviste, loin de surexciter un impérialisme forcené, est probablement le seul régime russe qui puisse, à l'heure actuelle, être assez fort pour éviter la guerre civile et en même temps assez patient pour éviter la guerre européenne.

Pour changer de régime, il faudrait passer par une nouvelle période de crises, avec massacres et dévastations. Le pays n'en veut pas. La forêt qui repousse ne veut pas être saccagée une fois de plus. Je ne dis pas que les arbres, entre eux, ne gémissent pas sur la dureté des temps. Les impôts sont lourds. Les marchandises sont chères. La dernière récolte n'a pas été abondante. On craint que la prochaine ne soit encore plus médiocre. Les grandes entreprises d’État sont onéreuses. On manque d'outillage, de crédit, de fonds de roulement. Mais qu'est-ce tout cela auprès de ce qu'on a traversé victorieusement ? Et après quelle révolution les chances des contre-révolutionnaires, si grandes qu'elles aient été, n'ont-elles pas été trop petites pour compenser leurs maladresses ?

Mais admettez, monsieur le Président, que l'on regarde le régime actuel comme un simple accident passager. Admettez qu'on croie déjà discerner – cela se voit apparemment mieux de loin que de près – la forme du régime qui lui succédera. En quoi ce changement supprimerait-il le problème essentiel : le problème qui consiste à savoir comment ce peuple, qui renaît en masse, qui occupe un territoire quasiment inaccessible, qui longe toute la hauteur du continent européen, qui borde toute l'Asie en fermentation, qui dispose de ressources inexploitées et indéfinies – comment ce peuple gigantesque se refera une place parmi les principaux États du monde ?

Est-ce avec nous, pacifiquement, qu'il reprendra son rang ? Est-ce contre nous, par la force, qu'il essaiera de bousculer les frontières de l'Europe orientale, ouvrant la brèche par où passerait la revanche des nationalistes allemands ? Voilà la question dont dépendent peut-être la paix de toute l'Europe et tout l'avenir de notre pays, qu'une nouvelle saignée épuiserait.

On dit : l'alliance russo-allemande est faite, ou bien elle est inévitable. Qu'elle soit faite, je n'ai pas le droit de le croire ; le contraire m'a été affirmé dans des conditions telles que je ne vois pas pourquoi l'on aurait voulu me tromper ; et d'ailleurs je ne vois pas non plus l'avantage que la Russie trouverait à se lier d'avance. Que l'alliance russo-allemande soit inévitable, je le crois encore moins. Quand un pacte a pour résultat que des millions d'hommes devront se faire trouer la peau, il y a toujours quelque moyen d'empêcher qu'il ne se noue ou bien qu'il s'exécute.

Seulement, pour que la Russie et l'Allemagne ne s'unissent pas dans une combinaison explosive, encore faut-il que les Russes guérissent de la fièvre obsidionale où dix ans de guerre, de révolution, de blocus militaire, social ou économique les ont plongés. Or, on les entretient dans cette fièvre obsidionale, si l'on agite continuellement devant eux je ne sais quels projets de coalition entre États limitrophes. Une propagande perfide exploite ici tous ces projets. On répète aux Russes que l'Angleterre désapprouve l'union des États baltiques, qu'elle se désintéresse de la Pologne, qu'elle ne s'occupe pas de la Roumanie, et que la France, au contraire, travaille perpétuellement à encercler le pays des Soviets. Cette muraille d'encerclement n'effraye d'ailleurs pas les Russes, surtout quand on leur affirme qu'aucun Anglais n'est derrière. Ils ne pensent alors qu'à s'unir aux Allemands pour la renverser.

J'arrive ainsi à ce que je voulais vous raconter, monsieur le Président. Le gouvernement soviétique, tout en refusant d'adhérer à la Société des Nations, s'intéresse cependant à ce qui se fait à Genève. Si on l'y invitait, il enverrait volontiers un observateur à la session de septembre prochain. Il choisirait un homme important qui pourrait figurer dans la salle de l'Assemblée et même s'asseoir à la table du Conseil, tout en n'étant toujours qu'un observateur qui n'engagerait pas son gouvernement. La chose peut-elle se faire ? Je ne suis nullement en état d'en juger, comme vous le pensez bien. Je vous en parle confidentiellement, parce que je comprends, ici, bien plus facilement qu'ailleurs, la nécessité de débloquer la Russie, de créer un terrain de collaboration entre elle et nous, et de sauvegarder ainsi, non seulement l'existence de ses voisins, mais encore la paix de tout le continent et la vie d'innombrables Français. Je tâche de jouer mon modeste rôle de vigie, grimpée en haut d'un mât assez exposé au vent. Je vois un écueil. J'entrevois un cheval. Je n'ai qu'à laisser le reste aux hommes qui savent tenir le gouvernail.
Pardonnez-moi, monsieur le Président, cette interminable lettre que je vous écris la nuit, dans le silence de ma petite maison. Ayez la bonté, je vous prie, de la conserver pour vous seul et veuillez..
. ».

Commentaires :

*Sur le contexte russe :

Lorsque Jean Herbette écrit en 1925, la Russie sort de plusieurs siècles de guerres quasi continues :

-guerres contre l'empire ottoman : il y eut 11 guerres appelées « guerres russo-turques », commencées à la fin du XVIe siècle et avec pour point d'orgue la guerre de Crimée de 1853 à 1856.

-guerre contre la Suède de Charles XII de 1700 à 1718

-guerres contre Napoléon 1er au début du XIXe siècle

-guerres contre le Japon au tournant XIXe/XXe siècle

-première guerre mondiale commencée pour les Russes dès début août 1914

-révolution dite « d'octobre » 1917

-guerre civile avec les Russes « blancs »

-guerre russo-polonaise en 1920/1921

sans compter la désorganisation entraînée par la Révolution, l'exode de l'aristocratie, les méfaits de la collectivisation...

L'ambassadeur explique en termes imagés que la Russie fut saignée mais qu'elle avait encore beaucoup de vitalité et voulait reprendre son rang dans le concert des nations.
Le bruit courait déjà d'un possible rapprochement entre la Russie et l'Allemagne. L'ambassadeur ne veut pas y croire car dit-il : « quand un pacte a pour résultat que des millions d'hommes devront se faire trouer la peau... » et c'est bien ce qui arriva avec les pactes germano-soviétiques du 23 août 1939. Comme quoi si le pire n'est jamais certain, il n'est jamais exclu non plus ! Il faut dire que les Russes avaient alors le pire tsar de toute leur Histoire : Joseph Vissarianovitch Djougachvili plus connu sous son surnom de Stali
ne.

Sur tous ces événements, voir sur mon blog les notes :

N°55 http://jean.delisle.over-blog.com/article-la-fin-des-4-empires-97643758.html

N°152 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/01/la-bataille-de-tannenberg-n-152.html

N°173http://jean.delisle.over-blog.com/2014/05/la-pologne-de-l-entre-deux-guerres-n-173.html

*Sur la troisième internationale :

En Europe, l'année 1848 avait été surnommée « l'année des Révolutions » ou « année du printemps des peuples ». Il y eut partout de la répression ou comme en France le débouché sur un second empire. Mais les idées lentement mais sûrement faisaient leur chemin et le 28 septembre 1864 naissait à Londres « l'Association internationale des travailleurs » qui fut ensuite appelée « première internationale ». Celle-ci prenait fin en 1872.

Une « seconde internationale » voyait le jour lors d'un congrès tenu à Paris en juillet 1889 sous l'impulsion de F. Engels. Cette seconde internationale prenait fin, de fait, avec la guerre de 14 et le ralliement de tous les socialistes à leur cause nationale respective.

La « troisième internationale » (en russe et en abrégé cela donne le « Komintern ») vit le jour en mars 1919 à Moscou sous la direction de Lénine. Lénine qui dicta les « 21 conditions » que devaient remplir les partis étrangers pour adhérer à cette troisième internationale. Ce qui en fit une internationale communiste et entraîna des scissions avec les socialistes dans beaucoup de partis ouvriers européens.

En octobre 1947, le Komintern se transforma en Kominform qui prit fin le 17 avril 1956 à l'époque de Nikita Khrouchtchev. (le « rapport Khouchtchev » sur Staline au XXe congrès du parti communiste de l'Union Soviétique est du 24 février 1956)

En 1938, Léon Trosky avait tenté de fonder une quatrième internationale et une reconstitution théorique de la troisième eut lieu à Sofia en novembre 1995 mais n'eut pas de suite.

L'analyse de Jean Herbette sur le principe de réalité de ceux qui sont au pouvoir est intéressante, on en connaît qui auraient du lire et méditer avant leur campagne électorale !

J.D. 29 juin 2014

P.S. La récapitulation thématique des notes de ce blog et la récapitulation des illustrations se trouvent sur la fiche N°76 http://jean.delisle.over-blog.com/article-blog-liste-des-articles-111165313.html

commando féminin de la mort russe, photos publiées dans "Le Miroir" du 12 août 1917

commando féminin de la mort russe, photos publiées dans "Le Miroir" du 12 août 1917

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